SCENARYO

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Moi, je n’étais rien, mais voilà qu’aujourd’hui… je suis moins que rien. En une soirée ma vie est partie en éclats, sans éclat. Je vais sans doute me plaindre, je vais sans doute aussi faire ma victime, et je vais trahir sa propre mort. Moi, c’est Guillaume. J’ai bientôt 30 ans mais ce sera sans elle. J’ai un boulot de merde dans une boite minable avec un salaire médiocre, un téléconseiller qui passe sa journée à se faire engueuler. Je dois vendre et fidéliser. Fidéliser ? Moi qui n’ai jamais rien su garder, ni un travail, ni un poisson rouge, ni une femme, et surtout pas une amie. Aujourd’hui je n’irai pas bosser et je vais me faire virer, ça je sais faire. Je devrais me lever, pleurer sous la douche et me sentir coupable d’être le type qui n’avait pas vu que son duplicata féminin avait besoin de lui pour vivre, ou un truc comme ça. Sinon, qu’ai-je oublié ? Un physique quelconque, une vie sans autre saveur qu’elle, une vie sans saveur donc. Et avec tout ça, je ne me sens même pas complètement inutile. Juliane n’arrêtait pas de me dire que j’étais fascinant et qu’il se dégageait de moi quelque chose de puissant et de touchant à la fois « Si ça se trouve tu as un don fabuleux que tu ne connais pas. Tu pourrais être le nouveau décorateur de la Chapelle Sixtine, ou une espèce d’inventeur qui donne l’impulsion aux autres. Tu pourrais être celui qui partage l’amour autrement, ou même une sorte de cuisinier qui effacerait le mauvais goût ».

 

Puis c’est tombé sur moi avec une violence tranquille. Je me suis effondré et j’ai pleuré dans mon lit, recroquevillé comme un enfant. Il n’y avait plus de semblant, il n’y avait plus de Guillaume brillant, ni de vie faussement négative. Il n’y avait qu’une seule et unique réalité, celle que plus jamais elle ne serait là devant moi à faire l’idiote dans une petite robe sublime. Je ne pourrai plus jamais frotter mon visage sur son bras. Je ne l’entendrai plus jamais chanter sous la douche et elle ne me dira plus que sans mon amitié sa vie serait loupée. J’avais mal à l’intérieur comme si je venais de subir une opération brutale, comme si je n’avais plus envie de respirer. Comment font les gens pour accepter la mort ? Je voudrais qu‘elle soit là et tout changer, son destin, son chemin et peut-être même imaginer sa main. Faut-il être agonisant pour accepter d’entrevoir l’amour ? Faut-il accepter de se faire du mal pour devenir celui que l’on est en dedans ? Faut-il vraiment subir et s’autoriser de la voir mourir devant moi pour être différent ?

Vingt-cinq ans que nous sommes quasiment collés l’un contre l’autre, défiant toutes les vérités et tous les clichés. Des non amants, des ultimes amis et des plus que vivants, autant de choses indéfinissables qui dépassent l’amitié et les plus belles histoires d’amour. Seulement voilà, nous, nous étions des grands dans des corps d’enfants pour devenir très vite des enfants dans des corps trop grands. Juliane et moi ne pouvait pas se transformer en moi sans elle, il n’y avait pas de possible plus déchirant. C’était comme tomber dans le vide. Accepter sa mort, c’était accepter de mourir avec elle. Juliane n’était pas suicidaire, elle aimait nager dans l’eau et manger des légumes bizarres. Juliane n’était pas dépressive, elle était explosive quand elle me développait sa théorie d’un monde dirigé par des hamsters intelligents. Elle était morte de rire, et là elle est juste morte avec une exquise brutalité. Un baiser et puis fini. Vingt-cinq ans de tout, que nous avons partagés sans concession comme une sœur et un frère sans parents, comme une mère et un père sans enfants, comme une femme et un homme sans l’amour des sentiments. Juliane est, et restera, mon idéal et mon subliminal. Elle est cette petite chose qui vibre en moi depuis toutes ces années, comme la sève des arbres. J’existe car elle existe, ni jumeau ni vrai totalement faux. Nous sommes et nous resterons des identités étrangères dans un monde qui n’acceptait pas notre fusion.

 

Là, sur mon lit, j’ai d’abord refusé d’accepter sa mort. J’ai essuyé rageusement mes larmes sur mon visage défait par une douleur qui ne pouvait pas être la mienne. J’ai décidé de me battre pour qu’elle existe encore et toujours. J’ai sorti tous les objets qui pouvaient avoir un sens et une relation avec elle. Il y avait à présent un chewing-gum collé sur ma lampe de chevet, une de ses ceintures pour maintenir la fenêtre ouverte, et mon frigo était recouvert par ses petits mots pour moi. J’avais étalé toutes les photos que j’avais retrouvées d’elle sur ma table, j’achèterai plus tard une grande vitre pour que plus jamais elles ne bougent. Partout où je pouvais poser le regard, il y avait un morceau d’elle, j’avais rempli la pièce de son odeur. J’ai admiré mon travail avec beaucoup de satisfaction et j’ai à nouveau pleuré dans un de ses pulls, oublié sur une chaise.

 

Pendant une fraction de seconde, celle qui dure une éternité, je me suis vu la rejoindre. Arrêter cette respiration inutile et rattraper Juliane là où il me semble bien l’avoir abandonnée. Mourir d’amour ou mourir d’amitié, finalement cela n’avait aucun sens l’amour ou l’amitié. Seul devait compter cet engagement à vouloir déjà la revoir. Sauf que je me savais incapable de mourir, alors j’ai préféré prendre une douche et je me suis laissé pleurer encore et encore.

 

Je suis resté dans cet état léthargique pendant des heures, seul, vide et incapable de bouger. J’ai voulu boire mais même l’eau me dégoûtait. Plus tard j’ai voulu manger et il n’y avait rien qu’elle aurait pu manger avec moi. J’ai regardé mes mains et je crois que je leur ai parlé pendant de longues minutes. J’étais devenu une loque pathétique. J’étais réellement orphelin d’elle. Elle était un mélange entre la femme enfant, la maîtresse sans amant et l’amie depuis tout le temps. Je n’avais jamais été ainsi auparavant, comme si quelque chose me détruisait de l’intérieur. J’avais déjà trop bu, j’avais déjà pleuré sur mon sort mais là, c’en était trop pour moi. Je ne sais même plus depuis combien de temps je n’allais pas bien. J’ai tellement fait semblant que je ne savais plus faire autrement. Je savais que j’allais m’apitoyer et je n’aime pas ça du tout, c’est elle qui a mis fin à ses jours et moi je suis là comme un con à ne pas savoir comment récupérer assez de conscience pour… Pour faire quoi ? Que font les gens qui regardent les autres partir ?

 

Des images revenaient en moi, agitant ce qui ne pouvait pas être un sommeil normal. A plusieurs reprises je surprenais Juliane m’observant attentivement avec un sourire presque embarrassé durant cette triste soirée. Je l’ai vue bousculer délibérément mais avec beaucoup de douceur cette jeune femme pour renverser son verre, elle la transformera pour me séduire. J’ai senti sa main courir sur ma hanche pendant qu’elle m’embrassait avec ardeur.

 

Il ne m’a pas fallu une seconde de plus pour mettre fin à ce rêve. Je me suis levé laborieusement. J’ai fouillé dans la poche de mon pantalon et j’ai trouvé cette lettre de toi que tu m’avais glissée à cet instant où nos lèvres partageaient cette chose étonnante. Je l’ai dépliée avec l’émotion du désespoir, pouvoir te lire et arriver à la fin de ce que tu as pu m’écrire et devenir vide de toi à nouveau et souffrir. Une lettre de toi qui commence par « Mon homme à moi ».

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