SCENARYO

03jtm

Mon homme à moi,

 

Pas facile de t’écrire cette lettre avant de mettre fin à ce qui ne ressemble pas à ma vie. Pas facile de trouver des mots justes pour un acte si injuste. Je ne t’ai pas embrassé uniquement pour te glisser ce mot, non, je t’ai embrassé car j’en avais envie. Je t’ai embrassé avec cette énergie car c’est ce qui manquait à ma vie. Je pourrais presque te dire que c’est ce qui manquait à notre vie. Je le sais depuis tant d’années… Tu n’imaginerais pas une seconde qu’une petite fille de cinq ans, les pieds dans le sable, puisse tomber amoureuse de toi aussi passionnément que mon tout petit corps puisse l’imprimer à jamais en moi. Et pourtant c’est la réalité. Je sais ce que tu penses, là, à cet instant. Tu te dis certainement « Pourquoi n’avoir rien dit » ou, qui sait, que toi aussi tu avais ce genre de sentiment pour moi, et quoiqu’il arrive, « il ne fallait pas commettre ce geste terrible ». Tu as raison. Tu as raison. Et tu as encore raison. Pourtant, ce que tu ne sais pas, tout comme moi d’ailleurs, c’est que si je t’avais dit combien tu comptais pour moi, nous nous serions sans doute perdus, comme tous ces couples idiots et aveugles. Nous serions certainement passés à côté de tous ces instants magiques vécus ensemble. Mais je sais aussi que peut-être pas, et je ne pouvais pas prendre le risque de te perdre et de te voir perdu en même temps.

J’ai passé toutes ces années à me poser toutes ces questions. Je me suis même mariée pour rien, enfin non, mais tu comprendras plus tard. J’ai un peu signé un pacte avec le diable pour toi, tu auras tout le temps de m’en vouloir et de profiter en même temps.

Je suis un peu brouillon mais je ne sais toujours pas comment te dire toutes ces choses qui sont en moi depuis que je partage ma vie presque avec toi. Combien sont-ils à nous avoir comparés à un couple ? Mon père a toujours cru que je lui mentais, à peu près tout le monde autour de nous pensait que nous cachions la vérité. Cependant, si nous n’avons jamais hésité à vivre passionnément notre vie ensemble, je crois que nous avons gâché nos désirs, entre nous peut-être mais avec les autres surtout. Tu te souviens ? Je t’ai dit un jour que je n’avais jamais pris de plaisir à faire l’amour. C’était vrai, pire encore, c’est à cause de toi. Je crois même que c’est grâce à toi. Tu te souviens ? A douze ans, nous avons pris un bain, nus dans une piscine. Aucune enfant ne fait ce genre de choses avec celui qui est sa meilleure passion, même avec l’ivresse qui nous portait. Pourtant c’est cette ivresse qui nous a permis de vivre toutes ces années presque ensemble. J’ai ressenti en moi ce qu’aucune gamine ne doit percevoir en elle si jeune. J’avais déjà envie de faire toute ma vie avec toi. J’ai pleuré sous l’eau en rêvant que tu partagerais autant que moi cette folie tendre. Voilà c’est ça, j’étais déjà trop folle de toi, cela m’a sans doute fait peur. J’ai grandi, enfin j’ai essayé, comme toi. J’ai vu ton corps d’adolescent, celui que tu n’aimais pas et que tu n’aimes toujours pas d’ailleurs. J’ai creusé dans ma vie tout comme je l’ai fait dans la tienne pour chercher une issue positive à notre amour.

 

Combien de fois avons-nous dormi l’un à côté de l’autre ? Combien de fois mes lèvres sont passées sur ton visage ? Tu avais l’habitude de dire que j’étais la fille qui embrassait les joues avec une lenteur extrême. Combien de fois dans nos vies j’ai réussi à te faire retrouver le sourire, te sortir de cet état déprimant dans lequel tu te mettais ? Oui je sais, finalement si j’avais su t’exprimer cet amour, nous aurions pu vivre dans le bonheur. Mais serions-nous encore ensemble aujourd’hui ? Je sais que je suis folle et qu’une fille normale se serait jetée dans tes bras sans attendre. Mais voilà, je ne suis pas une fille normale, tout comme tu n’es pas un garçon normal. Alors, notre vie ne pouvait pas être normale. Et je me suis toujours persuadée qu’il n’y avait pas de solution pour vivre cette passion avec toi. C’est terrible mais c’est surtout terriblement vrai. Je sais déjà qu’un jour tu me pardonneras. Oui, je sais aussi que tu vas m’en vouloir, et que tu vas me haïr. Je ne te demande pas de me comprendre, ni même d’accepter mon silence. Mais ce que je ne veux pas, c’est te rendre coupable de quoi que ce soit. Je ne t’ai pas donné l’espoir que quelque chose soit possible entre nous. Tu n’as eu aucun signe de ma part. Je crois d’ailleurs que la peur de te perdre m’a fait devenir affreuse à certains moments. Tu peux penser ce que tu veux mais c’est bien à cause de moi que rien ne s’est passé entre nous. Nous avons eu presque vingt-cinq ans ensemble et ce sont des années sublimes que je ne regrette pas un instant. Les « j’aurais pu » ou « j’aurais dû » n’ont rien à faire entre nous. Nous avons vécu des choses que presque aucun couple n’a connues. Je sais parfaitement que notre amitié a toujours été bousculée vers une fine frontière que l’on nomme amour. Je le sais en moi tout comme je suis sûre que tu as vécu de la même manière toutes ces choses qui ont fait notre vie. Je crois qu’il n’existe aucun mot pour expliquer mon état aujourd’hui. Tu ne peux pas savoir combien je suis heureuse d’avoir vu ta main briller dans le soleil. Tu ne peux pas savoir combien je suis heureuse de l’avoir prise dans la mienne du haut de mes cinq ans. Et combien je suis heureuse d’avoir connu l’homme le plus passionnant qu’il y ait sur cette terre. J’aurais pu passer à côté de toi. J’aurais pu gaspiller ma vie à ne vivre que des choses fades. Mais j’ai passé vingt-cinq années de ma vie à savoir que tu étais là, à côté de moi, pour moi, et presque… rien que pour moi. Alors c’est bien là qu’est l’autre problème entre nous. Je t’ai inconsciemment empêché de vivre ta vie. Je veux dire ta vie avec une autre. Une fille qui t’aurait exprimé son amour, avec qui tu aurais connu ce truc magique qui existe entre nous. C’est absurde je sais, puisque je suis cette fille-là. Pourtant c’est une accablante vérité que, ni toi ni moi n’avons eu la permission de vivre nos vies. Quand j’ai compris cela, j’ai compris que j’avais deux choix terribles. Celui de tout te dire ou celui de prendre une décision brutale. Tu connais la suite, mais j’avais trop peur de te perdre. J’ai choisi la décision injuste et égoïste. J’ai choisi de trahir notre histoire et j’ai préféré disparaître de toi pour ne pas avoir à te perdre.

Tu es libre, libre de moi. Là où je suis, je ne manquerai pas de veiller sur toi pour que tu sortes de cet état dans lequel nous nous sommes installés. Je veux que tu libères ta vie autrement que moi. Je veux que tu la vives sans concession, sans frein et sans limite. Je veux que tu arrêtes ces boulots qui ne te correspondent pas. Et surtout, plus que tout, je veux que tu ouvres cette lourde porte que tu as en toi et qui te permettra d’aimer et d’être aimé. Si tu creuses en toi, tu découvriras ce que moi j’ai toujours vu en toi. Puis, mon presque homme, un jour, tu trouveras ce pourquoi j’ai toujours été heureuse avec toi. Oui, je vois toutes mes contradictions, mais je te promets une chose, c’est que sans moi tu vas t’autoriser tout ceci. Tu vas les vivre comme jamais tu n’as vécu.

Pourquoi nous en sommes arrivés à tout cela ? Pourquoi nous ne nous sommes pas autorisés de faire ce que tous les gens font puisque nous l’aurions fait différemment ? Pourquoi je n’ai pas tout fait pour changer les choses ? Il n’y a pas de réponse, il n’y a pas de coupable. Nos vies, nos enfances dissimulées, nos libertés excessives et pourtant si authentiques. Ceux qui nous manquent, ceux qui nous jugent, ceux qui nous trahissent, ceux qui croient nous aider, ceux qui nous fuient et enfin bien sûr, ceux qui nous aiment. Il y a un peu de tout mais jamais tu ne pourras être responsable de ça. Tu es tant et tant. Garde en toi nos baisers et nos frôlements, nos paroles et les volutes de nos pensées magiques.

Tu vas replier ce bout de papier, tu vas le conserver précieusement, tu vas dépasser ta colère et cette fausse culpabilité. Pardonne-moi, comme tu le pourras. Souviens-toi du meilleur de nous. Lâche prise, libère tes mains, toi, ma petite gloire, mon délice essentiel, celui qui aura toujours donné sans recevoir, celui qui restera le plus grand des hommes cachés. Toi, mon éternel humain d’un ailleurs brillant.

 

Je compte sur toi.

 

Ce baiser sur mes lèvres restera en moi.

 

Juliane

 

Mais Guillaume n’eut pas le temps de replier le papier, son pouls était bien trop lent. Comme un court-circuit, trop de tout et pas assez d’elle. Il n’entendit pas son téléphone sonner. Assis sur son lit, il glissait tout doucement en arrière. La feuille double est tombée par terre au milieu d’un désordre étonnamment présent dans la pénombre. La pièce était pourtant bien rangée auparavant, et la lumière traversait alors sa fenêtre. Pourtant à cet instant tout avait changé, et son cœur avait bien du mal à retrouver un rythme normal. Presque vingt-quatre heures après ce drame incompréhensible, il découvrait ces mots confus, un mélange d’images, de Juliane, et cette espérance follement déraisonnable de pouvoir faire quelque chose pour récupérer un bout d’elle. Lui restait-il assez de force pour diriger sa main ? Elle bougeait un peu n’importe comment, cherchant autour de lui. Il s’empara de son téléphone, réussissant à le décrocher sans le regarder, puis à l’amener au plus près de sa bouche, espérant que quelqu’un pourrait l’entendre : « Au secours »…


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