SCENARYO

04jtm

Il y a un mois.

 

Juliane est en larmes et je n’arrive pas à la faire parler. Je sais uniquement qu’elle vient de comprendre quelque chose mais qu’elle ne peut pas m’en dire plus pour l’instant.

 

Je ne sais pas si c’est de la voir comme ça, ou si c’est de m’apercevoir que nous possédions une part d’ombre en nous, qui me mettait mal à l’aise. Je pensais que nous n’avions jamais eu de secret l’un pour l’autre. Je croyais qu’elle me disait tout, tout comme je pensais bêtement tout lui dire. Je recherchai en moi les secrets que je lui avais dissimulés. Juliane est l’élément qui bousculait ma vie chaque jour, chaque instant. Quand j’observais une autre fille, je la regardais elle ensuite, presque pour savoir si j’avais le droit. Combien de fois j’avais également cette impression qu’elle me protégeait bien plus que je ne pouvais le faire. Il n’y avait pas de mensonges entre nous, il n’y avait que des permissions. Vivre ensemble depuis notre enfance était notre plus grande permission et notre plus grande réussite.

 

Si. J’ai trouvé. Il y a une chose que je n’ai jamais su dire à Juliane. Un truc qui me rongeait depuis très longtemps sans que je puisse vraiment savoir pourquoi je ne lui ai pas ouvert mon cœur. Elle pourrait certainement avoir les mots justes pour moi. Je sais déjà qu‘elle ne me jugerait pas, je le fais assez bien tout seul. L’autocritique négative continuelle, c’était tout moi. Ce n’était pourtant pas si facile à avouer, j’essayais toujours de garder pour moi ces espèces de parasites à ma vie. Je n’ai jamais voulu rompre son bonheur. Je n’avais même pas peur du bonheur puisque le malheur existait toujours en parallèle. J’avais juste des craintes de trop en dire. Je voulais bêtement la garder dans cet état d’esprit ensoleillé, les yeux illuminés.

 

Sauf qu’aujourd’hui elle n’avait pas le moral, c’était si rare que je crois même que je ne savais pas m’y prendre. Je lui ai tendu mes bras. Ça je savais faire, nous étions presque allongés contre un arbre. Elle s’est blottie contre moi et elle m’a semblé retrouver un peu de quiétude. Là, tout contre moi, elle était bien et elle respirait calmement. Je lui ai d’ailleurs dit « J’aime quand tu respires calmement » Et je me suis aussi dit que j’étais un idiot de première et que je devrais tout lui dire. Mais comment lui dire que j’avais honte de moi ? Que je me sentais naze d’avoir loupé mes études ? Là où elle avait réussi des études de lettres pour devenir aujourd’hui une excellente correctrice et traductrice. Elle travaillait à son compte en marge d’une grande société d’édition. Elle passait son temps à lire, à corriger et à traduire en anglais. Elle n’aimait pas seulement son boulot, c’était une passionnée. Elle pouvait me parler des heures des histoires qu’elle traversait. Plusieurs fois elle avait refusé une place dans l’édition. Elle m’avait dit que c’était pour moi, pour nous, pour avoir des moments ensemble plus souvent. Elle avait un regard juste et profond sur les écrivains. Moi de mon côté je me demande comment j’avais pu passer les barrières pour rentrer dans la même faculté. L’orthographe, la conjugaison et la grammaire, j’avais tout perdu, et je n’en avais gardé qu’un goût fabuleux pour la lecture. Et là j’aurais dû lui dire que j’avais honte de moi et des boulots miteux que j’acceptais car je ne savais rien faire de mes doigts et que j’avais lâché mes études. Peut-être bien que ce sont les études qui m’ont lâchement abandonné. J’aurais dû lui dire que je la regardais avec des yeux presque jaloux de voir sa réussite quand moi je n’avais aucun plaisir dans les boulots que je subissais. Je ne veux pas dire que je me sentais inférieur et surtout pas que sa supériorité me gênait. Non, j’avais bien trop d’affection pour Juliane. Elle était toujours plus que moi. Elle était belle. Elle était intelligente. Et en plus elle était riche. Elle était tout simplement à des années lumière de moi. Même à cet instant, là tout contre moi, je sentais qu’elle m’échappait. Alors je n’ai rien dit. Je ne voulais pas passer pour un loser juste au moment où elle ne se sentait pas très bien.

 

Elle s’est encore plus serrée contre moi pour me dire "Si je ne t'avais pas rencontré, je n'aurais jamais appris à respirer le temps. Avec toi tout est toujours plus fou, avec toi je suis heureuse comme tout » Elle m’échappait ou c’est moi qui devenais complètement stupide. Juliane, je n’arrive plus à lire en toi. Tu pleures et tu es heureuse. Elle me caressait le bras et j’ai pensé à cette phrase de Léo Ferré dans la chanson « Le bonheur ». Sans réfléchir, presque sans respirer, je lui ai répondu « Le bonheur ça n'est pas grand chose. C'est du chagrin qui se repose » Elle m’a regardé et elle s’est mise à éclater de rire, avec tellement de soubresauts que je me suis demandé si elle ne pleurait pas à nouveau.  « Qu’est ce que tu as ? » Elle ne pouvait pas me répondre tellement elle riait. Elle a pris mon visage et m’a longuement embrassé les joues, toujours en riant. Et elle avait bien des larmes dans les yeux. « Tu ris ou tu pleures ? » Elle s’est enfin calmée. « Tu sais que tu as un talent extraordinaire toi mon Guillaume, sous un arbre, là dans tes bras, alors que je suis une fille triste. Je te dis quelque chose de puissant. Sans toi peut-être que je ne pourrais pas remplir mes poumons du même air. Malgré tout ça, enfin tout ce que je ne te dis pas. Oui je suis heureuse avec toi. Et toi, pour me remonter le moral, tu me dis que le bonheur n’est qu’un chagrin qui se repose. C’est sublime. J’aime vraiment cette alliance qui donne au bonheur un goût différent. Venant de toi, je sais que cela veut dire qu’il faut vivre intensément le bonheur avant que le malheur nous rattrape. Mais avoue que ce n’est pas le meilleur moment pour me dire ça. Tu vois, nous sommes vraiment différents des autres couples, je trouve ta phrase très touchante » Puis elle m’a à nouveau regardé mais cette fois-ci avec beaucoup plus d’intensité « Tu ne voudrais pas que le malheur se repose toute notre vie ? » Et je me suis tout de suite dit qu’il y avait une grande réalité dans tout ça. Entre Juliane qui pleure, moi qui me sens, quoi que je puisse en dire, inférieur à elle, et cette triste mais remarquable phrase. Le malheur s’il pouvait se reposer plus souvent pourrait bien ce transformer en un bonheur authentique. « Tu sais Juliane je crois que notre bonheur ne vient ni de notre malheur ni de nos chagrins, ce bonheur est en nous aussi fort qu’il doit être. Mais je crois qu’il n’y a que nous qui pouvons le voir briller, les autres se tromperont toujours »

 

— Guillaume pourquoi tu n’es pas avec quelqu’un ?

Que cherchait-elle comme réponse ? Elle me connaissait mieux que personne et certainement mieux que moi-même.

— Tu veux dire pourquoi je ne me suis pas marié sans réfléchir ?

Sous-entendu « comme toi mon amie », mais je n’osais pas repartir sur ce terrain. Juliane savait ce que je pensais de son union et de son mari. Rien, je n’en pensais rien, je n’y voyais aucune utilité et je savais qu’elle n’était pas heureuse avec lui. Mais c’était son choix et je me souviens encore de ce qu’elle ma dit le jour où elle m’a annoncé sa décision de l’épouser « Au moins ils arrêteront de dire que nous sommes un couple », sauf qu’ils n’ont pas arrêté.

— Peut-être parce que je ne veux pas faire semblant d’aimer quelqu’un. Peut-être aussi que je ne suis pas assez sûr de ma vie et qu’elle m’échappe un peu trop souvent.

— Je l’ai épousé car à ce moment là je croyais en lui. Je croyais que ça me métamorphoserait en une femme comme les autres.

— Tu es sérieuse ? Et tu voudrais que je devienne un homme comme les autres ? C’est quoi cette connerie ? Tu n’es pas une femme comme les autres. Tu es Juliane, le spectre remarquable d’une amitié impossible et les autres peuvent bien ne pas nous comprendre, je m’en tape.

— Je crois que comme toi, ma vie m’échappe un peu trop souvent.

— Pourquoi tu ne me dis pas pourquoi tu pleurais ?

— J’ai une décision à prendre et je n’aime pas faire du mal.

 

Je n’aimais pas ça non plus. Mais si elle devait rompre avec ce type je pense qu’elle aurait beaucoup à y gagner. Puis elle s’est mise à genoux devant moi avec un grand sourire. Même que je me suis dit qu’elle était fantastique et belle à la fois. J’aimais nos revirements et cette capacité à retrouver le bonheur.

 

— Guillaume. Tu te souviens du rêve que tu m’as raconté il y a plusieurs mois ? Celui où tu visitais une très ancienne entreprise qui devait être une sorte de quincaillerie magique en 1900. Tu y avais vu des choses étonnantes jusqu’à des espèces de manèges. Le local était immense. Il y avait une grande allée, un garage en belles pierres sur la droite, puis une maison avec une grande cuisine dans une sorte de belle véranda, c’était également le magasin principal. Il y avait une chambre, et un bureau que tu voulais transformer en deuxième chambre pour tes deux enfants. En sortant de la maison par l’arrière, sur la gauche cette fois-ci, on voyait un vaste hangar, et tu m’avais dit que tu pourrais revendre tout ce qu’il contenait pour refaire la maison et les dépendances.

— Je m’en souviens très bien, c’est le dernier rêve fabuleux que j’ai fait.

— Oui, et bien je crois que ce n’est plus un rêve. J’ai trouvé cette ancienne entreprise à l’abandon.

 

C’était quoi ce nouveau délire ? Avait-elle réellement cherché ce lieu? La réponse était oui. Juliane est une fille lucide mais curieuse. Quand elle cherche quelque chose elle ne fait pas semblant. J’ai voulu en savoir plus mais elle a prétexté un boulot à finir et elle m’a laissé là. Nous avions rendez-vous le lendemain pour manger le midi ensemble.

 

Je revoyais les images de ce rêve. Je visitais cet endroit avec deux enfants, je sentais bien qu’ils étaient à moi mais que je n’étais pas le père de l’un d’entre eux. Ce que je n’ai jamais dit à Juliane c’est qu’elle était aussi dans ce rêve avec moi et que nous allions vivre dans cette maison tous ensemble, les enfants, elle et moi. Oui dans ce rêve nous étions un vrai couple…


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