SCENARYO

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Deux policiers l’arme au poing sont dans un couloir qui mène à l’endroit d’où provenait l’appel. Après avoir frappé vainement à la porte : « Police ! Ouvrez ! », ils s’aperçoivent que la porte n’est pas verrouillée. Ils l’ouvrent et entrent : « Police ! » Guillaume est allongé sur lit. Il respire laborieusement, il est inconscient. Le policier a toujours son arme à la main, son collègue est juste derrière lui. Dehors, d’autres sirènes retentissent.

— Eric, tu vérifies la salle de bain.

C’est une pièce minuscule : une douche, un lavabo et un WC. L’inspecteur Eric Tardy n’y trouve rien d’anormal.

— C’est vide.

 Ils rangent leurs armes.

— Guillaume, tu m’entends ?

Puis, à son collègue :

— Dis au médecin de rentrer, vite.

Le SAMU et deux nouveaux policiers pénètrent dans le petit studio.

— Tu vois avec la scientifique. Je veux tout savoir. Je vais aller aux urgences avec eux.

— Tu ne devrais pas être sur cette affaire. Tu sais très bien que tu risques de nous foutre dans la merde.

— Oui je sais. Sauf qu’à ma place, tu ferais exactement la même chose. C’est toi qui dirige. Moi je ne suis pas là, ça te va ?

— Fais attention à toi. Lionel, je ne déconne pas. Je te rejoins à l’hôpital dès que j’ai fini ici.

Le policier s’est tourné vers le médecin.

— Comment va-t-il ?

— les stats ne sont pas trop mauvaises, possible que ce soit une overdose. Il devrait tenir le coup. Par contre, à première vue, il n’y a rien autour de lui.

— Lionel, on va chercher, et on va trouver. Tu peux me faire confiance, je ne vais rien lâcher.

 

Guillaume est évacué sans attendre. Le commissaire Lionel Portier suit l’ambulance pendant que l’inspecteur Eric Clavel prend en charge l’enquête. La scientifique s’est mise au boulot en quelques minutes. Ils ont passé la pièce au peigne fin comme on dit, d’ailleurs qu’Eric a été très lourd sur ce coup. Pourtant, personne n’a aucune réaction négative. Ils ont fouillé. La moindre trace, le moindre indice, quelque chose qui pourrait donner une direction à cette affaire. Ils ne retrouveront aucune substance, ni aucune trace suspecte. Guillaume est resté entre ces quatre murs près de quarante-huit heures et, dans l’état actuel du dossier, il était impossible d’avoir d’autres infos. C’est très maigre et Eric sait déjà que son ami Lionel ne va pas apprécier. Après plusieurs heures, le petit studio est désert.

 

En effet, à bien des niveaux, cette enquête allait être très complexe. Le suicide d’une jeune femme durant une soirée. Elle est retrouvée par son mari durant la nuit pendant que les invités s’amusent. Elle git sur le sol de sa chambre. Ou plus exactement, ils gisent tous les deux sur le sol. Juliane et Guillaume, c’est ce qu’a confirmé un ami médecin qui était à cette soirée. Il aura constaté le décès de la jeune femme et il aura aussi donné les premiers soins au jeune homme. Ils ont prévenu la police. C’est après que les dépositions divergent. L’alarme incendie s’est mise en route dans la cuisine. Il n’y a pas eu, à proprement parler, d’effet de panique. Il s’agissait juste des pizzas dans le four. Il régnait une agitation due à la nouvelle tragique. Des personnes pleuraient, d’autres s’interrogeaient, plusieurs individus ont quitté les lieux sans imaginer que cela pourrait en faire des suspects. Par contre, à l’arrivée de la police, il n’y avait plus aucun corps dans la chambre. Personne n’a rien vu. Personne n’a mis le four trop fort. Personne ne savait que Juliane était la fille de quelqu’un qui ne laissera rien passer. Juliane ne parlait jamais de son père, ou très peu. De toute manière elle parlait exclusivement de son boulot, et de Guillaume. Ils pensaient tous à une espèce de suicide collectif, une folie qui rimait avec leur histoire étrange. Le médecin présent était catégorique : Guillaume n’avait aucune réaction, il respirait, son cœur battait trop vite et il était incapable de partir dans cet état. Pourtant ils commençaient à être quelques-uns à penser que Guillaume était l’instigateur de tout ça. Alors le suicide se transforma en crime passionnel. Le père, lui, ne pourra jamais se résigner à cette option, un suicide peut-être, pourtant les corps, ça ne disparait pas. Il pensait à un règlement de comptes même s’il avait toujours essayé de protéger les siens, jusqu’à aujourd’hui. Il connaissait trop bien Guillaume pour le savoir incriminable et pourtant, il ne devait pas rayer cette possibilité.

 

Quand j’ai fini par ouvrir un œil, je me suis senti étonnement libre. Je veux dire comme si enfin je pouvais suivre une pensée sans qu’elle m’obsède. J’avais mal au ventre mais je me sentais libre dans la tête. Toute la pièce tournait et je ne savais pas où je pouvais bien être.

— Guillaume, ça va ?

« T’es qui toi ? » j’aurais voulu dire ça, mais j’ai émis un son plutôt animal. Le type a appelé quelqu’un. Ensuite plusieurs personnes étaient autour de moi. Je me sentais plutôt bien.

— Bonjour, je suis l’interne. Vous êtes à l’hôpital, tout va bien, ne vous inquiétez pas. Vous pouvez me donner votre prénom ?

J’ai voulu répondre « Guillaume » et j’ai dû sortir un truc comme « Jivom » mais ça a eu l’air de la satisfaire.

 

Puis je me suis enfoncé profondément dans une piscine. Si, je vous jure ! C’était comme si le truc sur lequel j’étais allongé avait disparu : les murs, le sol, le plafond, tout s’était transformé en liquide ! Oui, j’étais complètement libre. Il n’y avait pas de respiration, juste une envie primale d’être bien dans cet élément. Je nageais dans une formidable liberté. Mon corps, mon esprit, j’étais heureux comme tout. Je me sentais si léger et presque beau. Tiens oui, je me sentais beau. Ce corps stupide aux allures de guimauve sans muscles, je ne le repoussais plus. Il me convenait. J’étais bien dans mon corps. Dans mon tout petit corps, c’est vrai que mon corps avait l’air plus fin encore. Y avait de la beauté dans cette eau-là, y avait une douce sensualité, presque une nouvelle liberté dans mon corps. Y avait cette chose qui brûlait en moi et qui n’avait pas de définition ni de nom. Y avait cette chaleur puissante qui remplissait mes poumons, là où l’air aurait dû être nécessaire. C’était la première fois que je me sentais si bien, je crois même que je pourrais être heureux sans vraiment savoir ce que cela voulait vraiment dire. Puis j’ai vu une ombre dans l’eau. J’ai d’abord sursauté mais c’était accompagné d’une sensation instinctive très positive. Je ne sais pas si vous avez déjà eu ce genre d’impression en vous. Tout au bout de mes doigts, je percevais une autre peau que la mienne. Oui, il y avait des caresses au bout de mes mains. Je cherchais dans l’eau d’où venait cette impression magique. C’est alors qu’elle s’est approchée de moi. Qu’est-ce-qu’ elle était gracieuse. Juliane, les cheveux volant dans un ballet irréel avec son sourire plein d’audace. Nos mains se sont rejoint et j’ai su à cet instant, brutalement mais avec une évidence pure, que jamais je ne pourrais conjuguer le verbe vivre autrement. Juliane avait cette assurance qui me rendait totalement fou. J’étais fou, oui. Comme si les fous pouvaient défaire le monde et le transformer pour qu’il soit enfin crédible. « L’amitié existe entre un garçon et une fille » J’étais fou et ma folie portait un prénom. Je n’étais pas n’importe quel fou. J’étais un fou sociable qui accepte enfin l’amitié. Par contre je crois que j’ai oublié de respirer. Juliane était toute nue et elle pleurait au fond de la piscine. Moi, Guillaume, je voulais aller la rejoindre et lui dire que mes mains, elles, savaient quelle histoire elles voulaient nous raconter. « Maladroit et passionné ». Je viens de m’apercevoir que si j’étais bien Guillaume, je n’en avais pas moins douze ans dans mon corps de guimauve. C’est d’ailleurs depuis ce jour-là que Juliane m’a surnommé Guimauve. Personne d’autre qu’elle ne pouvait m’appeler ainsi. Personne ne savait et j’aurai pété un câble si n’importe quel débile m’avait appelé guimauve. « En attendant de vivre ton amitié, tu ne voudrais pas respirer un peu. Dis, s’il te plaît ? »

 

Juliane, j’ai douze ans comme toi et je suis tout nu avec toi et là aujourd’hui je me sens si bien avec toi. Je me souviens. Tu te rends compte ? Je me souviens de tout, de toi, de moi et de ce qui a changé ce jour-là, durant cette nuit troublante. Tout, je te dis, je me souviens de tout ! Comment j’ai pu faire semblant d’oublier ? J’ai douze ans, j’ai vingt ans ou j’ai trente ans mais je te jure que je me souviens à présent. Elle m’a prise dans ses bras, elle m’a serré très fort contre elle. Par contre, elle avait l’air complètement paniquée. J’ai vu dans ses yeux une angoisse effroyable, comme un danger qui nous guettait. J’ai voulu chercher mais elle me serrait si fort. Il y avait quelqu’un d’autre dans la piscine. Julianne essayait de me remonter et cette personne nous a remonté à la surface tous les deux. J’avais les yeux fermés mais s’il y a bien une chose qui restera ancré en moi c’est que, Juliane, je sais maintenant qui tu es vraiment…

 

 
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