SCENARYO

06jtm

A l’hôpital Guillaume avait fini par se réveiller. Lionel était à ses côtés. Guillaume semblait un peu agité, troublé par cette réalité qu’il ne comprenait toujours pas. Peut-être lui restait-il aussi des images de son rêve. Mais ce n’était pas un rêve, ça il le savait déjà. Voir Lionel apparaître devant lui, dans cette chambre le surprenait, il ressemblait à celui qu’il avait vu dans la piscine. Il cherchait à comprendre pourquoi il était dans ce lit et dans cet état semi comateux. Pourtant il n’y avait qu’une personne sur qui il pouvait compter à cet instant.

— Vous savez où est Juliane ?

Lionel eut l’air très étonné par la question, un peu comme s’il s’apprêtait à poser la même. De l’étonnement, il était passé à l’embarras mais le sentiment qui suivit fut pour Guillaume le début d’une terrible évidence. C’était dans tout le corps à la fois que les attaques arrivèrent.

 

« Les mains d’abord, oui c’était toujours dans les mains que je percevais mes intuitions. Sauf que quelque chose s’était éteint en moi et je ne ressentais plus sa présence. Ma peau ensuite. Je savais que nous étions déconnectés depuis trop longtemps, je ne savais pas depuis combien de temps nos corps étaient séparés mais je savais seulement qu’il s’agissait d’une épreuve à chaque fois. Nous n’étions jamais restés plus de vingt-quatre heures sans nous voir ou sans nous parler. Pour les autres c’était totalement absurde, presque inhumain, surtout pour ceux qui essayaient de partager nos vies. Mais c’était ainsi, ni un choix, ni une obligation, c’était un de nos essentiels, il y en avait tellement que nous ne les comptions plus. Le plus triste c’est qu’à nos yeux les autres manquaient d’essentiel dans leurs vies. Tout mon corps voulait exprimer combien Juliane me manquait.

 

Je suis dans un lit d’hôpital et elle n’est pas là. »

 

— Où est-elle ?

— Tu ne te souviens de rien ? lui demanda Lionel.

— Si. J’étais dans une piscine. J’ai revu Juliane, elle était là. On était libre et…

Guillaume s’arrêta net. Ses yeux cherchaient autour de lui. Il scrutait Lionel. Il remarqua le policier en faction devant la porte. Il donnait l’impression de chercher quelque chose, un souvenir, une raison ou une façon de partir ailleurs. Une interne entra dans la chambre. Une terrible évidence.

— Est ce que c’est elle, ou moi, que vous êtes venus chercher dans cette piscine ?

La formulation de la question au présent troublait Lionel.

— Guillaume tu me parles de quoi. Tout ça s’est passé il y presque vingt ans. Je voudrais savoir ce qui s’est déroulé avant-hier !

— C’est Juliane que vous êtes venus chercher au fond de l’eau ?

— Guillaume ! Tu ne te souviens plus de rien ?

L’interne tentait de lui faire signe de ne pas continuer dans ce sens.

— Pourquoi elle n’est pas là ?

— Vous aviez douze ans. Moi j’ai besoin de savoir ce qui s’est passé ces dernières heures ?

— Elle était dans mes bras. Elle est si étonnante, je crois que je ne lui ai jamais vraiment dit. Je vais lui dire.

Il essaya de se lever mais l’interne le força gentiment à se rallonger « Je viens vous voir après. Tout va bien et vous pouvez compter sur mon aide » Elle fit signe au commissaire de le rejoindre dans le couloir.

— J’ai les résultats du labo. Tout ça est dû à la prise de kétamine et de tramadol, l’un est un anesthésique, l’autre un analgésique. Le mélange est assez violent : perte de mémoire et de repères, difficulté à se situer dans l’espace, et un état délirant qui peut durer plusieurs jours selon la prise.

— J’ai besoin de savoir quand il a pris ces trucs, à quelles doses, si d’après vous il en prend depuis longtemps. Il faut également l’examiner pour voir s’il aurait pu être drogué sans le savoir ?

— Ca va être difficile de vous répondre car il est resté seul quarante-huit heures et il a évacué une bonne partie des molécules. Il a dû prendre une dose assez importante. On est à la limite de l’overdose mais la prise est récente. Son état physiologique prouve qu’il n’est pas coutumier. Le mélange avec de l’alcool est un facteur aggravant qui permet de fixer les toxiques dans le sang. Il y a quand même quelque chose qui est étonnant, c’est le choix de ces deux préparations. Ceci est pour moi une nouveauté, et pourtant je peux vous dire que l’on en voit, des choses dangereuses.

— Dans combien de temps il aura retrouvé son état normal ?

— Si c’est un interrogatoire auquel vous pensez, il va falloir attendre au moins deux jours de plus. Je suis désolée.

— Non, ce n’est pas seulement un interrogatoire, merci. Vous me tenez au courant si vous trouvez autre chose.

 

L’inspecteur Eric Tardy arrivait à la hauteur du commissaire.

— On a rien trouvé. Pas le moindre truc, pas de signe de sa présence. Le studio appartient à Juliane, elle en est propriétaire depuis plusieurs années. Impossible de dire comment il est arrivé là. On essaye de trouver des images vidéo dans le quartier. On n’a trouvé aucune clé sur lui ou autour de lui. Les voisins n’ont rien vu, ni entendu. Des empreintes, il y en a partout. Celles de Juliane évidemment, et celles de Guillaume, il y a aussi les empreintes d’une troisième personne. On cherche mais elle n’est pas fichée. On a mis du monde sur le coup. Les hôpitaux, tous les endroits qu’elle fréquente, on continue d’auditionner tout le monde. C’est juste une question de procédure mais je fais vérifier les instituts médicolégaux et toutes les morgues.

— Je n’arrive pas à comprendre le fil de tout ça.

— On va retrouver Juliane !

Lionel lui tendit les résultats des analyses qui venaient d’être révélées. Ensemble ils entrèrent dans la chambre. Guillaume regarda Lionel, il n’était pas difficile de prévoir qu’il allait pleurer.

— Vous m’avez sauvé et je n’ai pas encore eu le temps de lui dire ce que j’ai vu au fond de l’eau. Elle est prodigieuse vous savez, avec son goût de vivre. Vous nous avez sauvés, vous le savez ? Vous pouvez me dire où elle est ?

Il regarda Lionel intensément.

— Je ne sais pas comment j’ai fait pour la rejoindre dans cette piscine. Je ne sais plus comment j’en suis sorti ni ce qui s’est passé après. Mais vous étiez là vous, pourriez-vous me dire pourquoi ?

— Tu es resté dans le coma pendant quelques minutes. Assez longtemps pour avoir fixé des images ce jour-là.

— Je viens de la voir, y’a pas cinq minutes dans la piscine. Il faut que je lui parle. Il faut qu’elle me dise ce qu’elle sait. Vous pouvez lui dire de venir ?

— Est ce que tu as une idée de qui je suis ?

Guillaume chercha tout au fond de lui. Cet homme avait plongé pour les sauver, c’est ça ? A présent il était là, à la place de Juliane.

  Guillaume tu me reconnais ?

Il lui fit un sourire gêné. Non il ne le reconnaissait pas. Il avait confiance en lui. Il savait bien qu’il pouvait lui parler librement mais il avait beau chercher, il ne savait pas qui il pouvait bien être. Alors Eric glissa dans l’oreille du commissaire Portier « Ne lui dis pas qui tu es. Tu ne devrais même pas être là. Tu sais comme moi que c’est le suspect numéro un. Désolé de te dire cela encore une fois mais ta présence pourrait tout compromettre. »

— Je sais un truc que Juliane m’a dit à votre sujet. Je crois même qu’elle me l’a dit au fond de la piscine. Dans ses yeux et dans la tendresse de ses mots, elle m’a dit qu’elle ne serait jamais aussi fabuleuse si vous ne l’aviez pas un jour amenée sur cette plage. C’est grâce à vous que nous nous sommes rencontrés elle et moi, non ?

« Je n’ai pas le droit d’être sur cette affaire ok », murmura-t-il à Eric. « Mais je n’ai pas le droit de le laisser comme ça, Juliane ne me le pardonnerait jamais »

Allongé sur son lit, Guillaume les regardait d’un air très absent. Il passait d’un état à un autre en quelques secondes.

— Je n’ai pas envie de rester ici. Je vais retourner me baigner…

Puis Guillaume replongea plus loin encore, plus profond dans cette piscine qui aura marqué le début d’une histoire n’ayant jamais démarré.

 

Alors, dans cette chute pour retrouver celle qui ne pourra jamais s’effacer, il décide de faire l’impossible pour tout savoir.

Comme une conscience dans l’inconscience, à nouveau dans cette piscine, il se dépêche de trouver Juliane, il sait que le temps lui est compté. Il a compris qu’il avait une nouvelle chance d’être avec elle, peut-être même une dernière chance d’avoir douze ans. Mais une idée s’insinue en lui. Il essaye de mieux se concentrer. Il est dans une piscine. Elle est là quelque part. Il regarde vers le haut, là où la nuit danse à la surface de la piscine, pour voir si quelqu’un va sauter. Il se concentre à nouveau, il faut absolument faire le tri des informations. Il n’est plus dans un lit d’hôpital. Puis l’idée fait son chemin comme une gangrène qui veut tout détruire en lui. Alors Guillaume s’accroche à ce qui est inscrit entre elle et lui. Il tend le bras, la main bien ouverte et il tourne sur lui-même. Il sait qu’elle est là. Il sait que rien ne l’attire plus au monde que sa propre main. Il ne sait pas pourquoi, mais il sait qu’elle n’y résistera pas. Quand une idée se transforme misérablement en une pensée noyée dans l’authentique, telle une drogue qui coule en lui, tout ceci ne suffira plus à le garder dans ce liquide intemporel. Il s'attache à cet espoir presque vain d’avoir le temps et de lui faire respirer le son d’un secret.

 

Puis, les deux mains se sont trouvées. Il regarde Juliane qui lui sourit comme s’il s’agissait d’un jeu. Elle est si enchantée de pouvoir toucher sa peau. Il prend le temps de se remplir d’elle. Peut-être prend-il trop de temps mais il l’attire vers lui pour la prendre dans ses bras. Il en oublie deux essentiels. D’abord cette pensée qu’il faut refouler avant qu’elle ne démolisse tout. Quelle était-elle cette intention si poignante et si lucide en lui ? Avoir Juliane tout juste à côté lui, y avait-il quelque chose de plus important ? Il prend le temps de lui sourire. Ainsi il est possible de tomber dans un piège depuis presque toujours sans entendre battre une vérité. Aura-t-elle l’audace de poser ses lèvres sur les siennes ou bien va-t-elle avoir l’intime conviction qu’il ne faut pas le faire ?

J’oublie un essentiel.

Non ils ne s’embrasseront pas, le goût amer d’un souvenir viendra contaminer ce moment si intense et si capital. Pourrait-il changer l’avenir ? Non ! Pourrait-il influencer les décisions futures de Juliane ? Il le voudrait bien. Pourraient-ils être dans une dimension où chacun d’entre eux se communique la permission de ne rien cacher de terrible à l’autre ? Une lettre abominable, toute aussi abominable que le geste de mettre fin à sa vie. Trop tard, l’idée a gagné. Il est submergé par l’émotion de la perdre à nouveau et de la voir mourir devant lui. Il en perd toute sa force et toute sa résistance. Et il le voit dans les yeux de Juliane, elle est effrayée. Il sait à présent quel deuxième essentiel il a encore oublié. Comment a-t-il pu être aussi bête ? Ne pas se laisser envahir par cette idée et oublier que même dans cette dimension, il faut penser à respirer. Juliane tente de s’agripper à lui mais déjà il s’enfonce, comme si la piscine n’avait plus de fond.

 

En le voyant pris de convulsion Lionel appela à l‘aide. Oui, peut-être qu’effectivement il aurait dû tout dire à Juliane ? Peut-être était-il responsable de ce fiasco ? Voyant Guillaume plus perdu que jamais, il ne pouvait se détacher de la disparition de Juliane. Les propos de tous ceux l’ayant vue sans vie, son corps qui disparaît. Guillaume délirant, pourtant toujours attachant et ne parlant que d’elle. Il n’y avait rien de pire à vivre dans la vie d’un homme. On a beau être commissaire et voir des tas d’affaires plus terribles les unes que les autres, celle-ci avait des relents aberrants et bouleversant qu’aucun homme ne pourrait supporter. Oui Lionel avait envie de craquer et de pleurer mais il ne le fera pas. Il ne le fera pas encore. Jamais il n’abandonnera l’espoir de retrouver Juliane, sa fille.


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