SCENARYO

07jtm

Quand l’inspecteur Tardy revint sur les lieux du suicide, il était accompagné de sa collègue Emma. Il en profita pour visiter la totalité de cette maison immense. Il ne put s’empêcher de penser que ça puait le fric.

— Vous saviez que votre femme avait un studio à son nom ?

Il s’adressait à Luc Jacqmin, qui avait épousé Juliane quatre ans auparavant.

— Non je ne le savais pas. On avait chacun nos comptes et nos propres revenus.

— Vous pensez qu’elle vous cachait quelque chose ?

— Ne me prenez pas pour un con inspecteur, tout le monde pense que ma femme avait une liaison avec l’autre minable.

Emma entra dans l’une des salles de bains.

— D’après vous, ils avaient des relations plus qu’amicales ?

Luc soupira, il aurait préféré ne pas répondre à cette question et surtout pas à une femme flic qu’il classa très vite dans la catégorie des chieuses.

— Posez-moi des questions directes, on évitera de se dire des trucs désagréables.

— Votre femme couchait-elle avec son ami d’enfance ?

Il regretta d’avoir évité la question la première fois.

— Je n’en plus sais rien maintenant. Vous avez d’autres questions de ce genre qui vont vous permettre de la retrouver ?

— Oui, j’ai ai une, dit-elle en sortant de la salle de bain. Aviez-vous des relations sexuelles avec votre femme ?

— Sérieusement, vous allez mener votre enquête avec des questions aussi putassières ?

Eric savait que c’était le moment où l’individu baisse sa garde.

— Vous me dites si je me trompe. Vous découvrez les deux corps vers deux heures du matin et juste au moment où votre ami médecin est en train de faire les premières constatations, votre alarme incendie se met en route. C’est bien ça ?

— Oui c’est bien comme cela que ça s’est passé.

— Avant tout ça qu’est-ce-qui vous a amené à vous rendre dans la chambre ?

— Je cherchais Juliane justement.

Emma savait à présent que c’était à son tour. Elle avait le don de poser les questions cash !

— Vous avez eu un pressentiment ? Vous vouliez surprendre votre femme ?

— Je n’ai pas tué ma femme, et je n’ai pas fait disparaître son corps !

— Non, tout le monde est formel, vous n’avez pas quitté votre maison. Et d’ailleurs, d’après les dires de vos amis, vous n’avez pas non plus passé une minute avec votre femme ce soir-là. C’est exact ?

— Vous voulez savoir quoi ? Si c’était fini avec elle et si j’aimais ma femme ?

— Non je veux juste savoir si c’est vous qui aviez programmé le four.

— Oui c’est moi et c’est certainement moi qui l’ai mis trop fort !

 

A l’hôpital Guillaume venait de sortir de son état comateux. Il était submergé par des tas de souvenirs.

« Comment pouvait-elle m’aimer sans jamais le dire ? Fallait-il refouler avec elle cette émotion afin de l’oublier ? Existe-t-il des raisons ou bien des circonstances assez fortes pour anéantir un sentiment d’amour ? Pourquoi oublier d’aimer ? Pourquoi se taire ? Pourquoi nos vies, la sienne et la mienne, sont-elles si hermétiques à la vérité ? J’ai trop de questions et je n’ai pas assez de réponses. Je crois que je ne l’aime pas, tout en aimant qu’elle soit avec moi. Enfin je crois… Je revois des bribes d’images. Elle est allongée sur le sol de sa chambre. Elle est immobile mais je n’ai rien pu faire, je n’ai aucun autre souvenir à part cette lettre qu’il faut que je retrouve. Ce dernier morceau d’elle, je le veux. »

 

A la jeune femme qui vérifiait qu’il allait bien, il posa deux questions.

— Pourquoi il y a un flic devant ma porte ?

— Je ne suis pas sûre de pouvoir vous répondre mais je crois que c’est pour vous protéger.

— Est-ce-que Juliane est en vie ?

— Vous voulez que j’appelle quelqu’un de votre famille ?

— Je veux juste une réponse.

— Votre beau-père va arriver.

— S’il vous plaît…

La jeune femme s’est penchée et lui a pris la main.

— Vous êtes ici depuis quelques heures et je n’ai pas arrêté de m’occuper de vous. Si je savais quelque chose je vous le dirais.

— Avez-vous retrouvé un papier ou une lettre d’elle sur moi ?

— Je vais aller voir dans vos affaires.

Guillaume avait les larmes aux yeux. Beau-père, oui. Elle avait raison sans le savoir. Pourtant il connaissait déjà la réponse à sa question. Il voulait juste l’entendre dire. Il voulait savoir.

 

Dans un local aseptisé, face à un cercueil, un homme vérifiait une dernière fois les documents : l’autorisation du maire, le certificat d’identité et le document signé par les ayants droits. Il n’y avait pas de famille présente car aucune cérémonie ni recueillement n’avaient été prévus. C’était plutôt rare mais tout était légal. Personne ne souhaitait réclamer l’urne. La crémation durera deux heures comme d’habitude et les cendres seront dispersées le lendemain dans le jardin du souvenir prévu à cet effet. Tout avait été réglé à l’avance et les souhaits de la famille seront suivis à la lettre. Bizarrement il y avait tout de même un CD dans une enveloppe avec la mention « à diffuser lors du début de la crémation » Il s’agissait de la reprise d’une chanson « Je l’aime à mourir » de Francis Cabrel, interprétée par Ariane Brunet. L’employé s’était exécuté, il avait appuyé sur lecture. Les paroles qu’il connaissait comme tout le monde prenaient aujourd’hui un sens encore plus fort.

 

Moi, je n’étais rien

Et voilà qu’aujourd’hui

Je suis le gardien

Du sommeil de ses nuits.

Je l’aime à mourir. 

 

Emma Boyer examinait le four devant un homme de plus en plus agacé. Eric de son côté venait de faire l’aller-retour entre la cuisine et la chambre.

— Avez-vous croisé quelqu’un qui aurait pu vous donnez l’idée de retrouver votre femme ?

— Je ne suis plus l’assassin, et je deviens une marionnette, c’est ça ?

— Essayez de répondre. Vous allumez le four, vous mettez les pizzas dedans.

— Il s’agissait de pizza de chez Fauchon.

Emma et Eric ont sans doute pensé ensemble que cette précision était complètement stupide et déplacée.

— Vous sortez de votre cuisine et vous croisez qui ?

Il réfléchit.

— D’abord plusieurs amis mais rien de…

Emma le regarde, elle sait qu’il vient de trouver un truc intéressant.

— J’ai croisé cette fille, petite, beaucoup de charme et une espèce d’assurance, comment dirais-je, une assurance sauvage et timide à la fois. Jamais vue auparavant, c’était une amie de Juliane, enfin je crois. Elle m’a parlé d’art, des couleurs et des artistes qui avaient leurs propres manières de protéger leur talent. Et puis elle m’a dit ce truc avant qu’un ami vienne nous interrompre « David Ferreira est un manipulateur de couleur »

— Quel rapport avec notre affaire ?

Il fit signe aux deux inspecteurs de le suivre. Il ouvra la chambre où il avait retrouvé les deux corps et il leur montra la toile de David Ferreira accrochée au-dessus du lit.

 

Au même moment un cercueil entrait inexorablement dans un four. Toujours difficile de se détacher de tout ça, surtout dans ces moments-là où, seul, il devait porter ce cérémonial un peu absurde et surtout très vide. C’est plus facile quand des inconnus sont là pour pleurer et accompagner leur défunt. Là, c’était un sale moment à vivre. Alors, histoire d’avoir une pensée pour cette personne. Il regarda à nouveau le document. Il lui devait bien ça, connaître son prénom, qu’au moins une personne lui rende un hommage, même aussi rapide et démuni. Elle avait vingt-neuf ans. Elle s’appelait Juliane.

 

Vous pouvez détruire

Tout ce qu’il vous plaira,

Elle n’aura qu’à ouvrir

L’espace de ses bras,

Pour tout reconstruire,

Pour tout reconstruire.

Je l’aime à mourir.

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