SCENARYO

08jtm

« Je sors de l’hôpital ».

Ils voulaient me garder mais il était hors de question que j’y reste une minute de plus.

— Je n’ai pas retrouvé de papier dans vos affaires.

— Je dois chercher Juliane.

La jeune interne si sympathique essaye de m’en dissuader mais je ne veux pas l’écouter.

— Vous êtes encore trop fragile et j’ai d’autres examens à vous faire.

En m’asseyant difficilement sur le bord du lit, je tente de remettre toutes mes idées en place.

— Vous êtes très sympa mais ici personne ne répond à mes questions. Juliane me manque et  j’ai quelque chose d’urgent à faire.

— Vous me laissez quelques minutes. Je suis obligée de vous faire signer une décharge. Je vais vous donner quelque chose à prendre et vous aurez mes coordonnées sur la boîte.

— Et l’autre là, il va me laisser partir ?

L’officier de police devant la porte a l’air un peu dépassé par les évènements. Visiblement il ne sait plus s’il est là pour interdire quelqu’un de rentrer, ou m’empêcher de partir.

— Je n’en sais rien, il me semble encore plus perdu que vous. Vous me promettez de me contacter au moindre signe négatif ?

— Pourquoi vous faites tout ça ?

— Vous êtes mon premier patient qui refuse mes soins, c’est tout.

— Je n’ai rien contre vous, c’est juste que je n’aime pas ce que je ressens ici.

— Je suis le docteur Wallace, enfin, bientôt docteur, si tout le monde ne décide pas comme vous de se sauver ! Mia Wallace.

Elle veut prendre ma main pour vérifier mon pouls mais je ne peux arrêter un mouvement de recul.

— Merci Mia, il faut vraiment que je parte. Je ne vous promets rien, à moins que vous ayez une piscine.

— Une piscine ?

— Non rien, c’est juste une bêtise, je ne suis pas très à l’aise avec les autres. Vous savez les contacts, les mots qu’on doit dire, enfin tous ces trucs.

 

Alors j’ai pris mes vêtements, la boîte de médicament avec son numéro de téléphone,  je me suis changé et je suis parti dans le couloir en cherchant par où je pouvais m’extirper de ce lieu.

 

Je ne sais pas très bien comment je vais mis prendre mais je dois le faire. Je n’ai pas le droit d’aller dans le studio où ils m’ont retrouvé. Le flic m’avait juste conseillé de ne pas quitter la ville. Je ne savais pas que cette réplique existait autrement que dans les séries policières. J’ai refusé une protection policière. Je me demandais si ce n’était pas pour me surveiller plutôt. Dans les couloirs j’étais toujours gentiment accompagné de mon ami policier qui ne savait toujours pas s’il pouvait me laisser partir.

Lionel est arrivé quand je réglais la note. Car oui, quand quelqu’un essaye de vous droguer ou de vous empoissonner, cela coûte cher. Lionel m’a proposé de venir quelques jours chez lui, mais je n’avais pas la force d’aller dans sa maison. J’ai payé la note exorbitante de l’hôpital, une mauvaise mutuelle et des revenus de merde, je devais déjà être à découvert. C’est à ce moment qu’une réalité est venue m’assaillir : sans elle j’allais m’effondrer psychologiquement, et financièrement. J’ai fait semblant de ne rien éprouver mais tout au fond de moi cela devenait une autre évidence, sans elle je n’existais plus.

 

« J’ai quelque chose à te dire »

Lionel avait l’air sombre et grave. Il m’a posé la main sur l’épaule, je me suis dit qu’il ne pouvait rien m’annoncer de plus grave que la mort de Juliane. Depuis quelques heures, tout le monde m’évitait et personne ne voulait rien me dire. Nous n’avions certainement pas atteint le summum de l’horreur.

« Il faut que je te dise quelque chose de terrible »

Un peu de suspens, une tension supplémentaire, s’il vous plaît je peux reprendre de mon cocktail explosif ? Un peu de kétamine et de Tramadol ? Innocemment j’ai su qu’un jour j’allais le faire vraiment et délibérément. Même si ma conscience serait forcément abusée, je le ferai pour retourner dans cette piscine avec elle. C’était une promesse, une promesse à la con mais une formidable envie d’être à nouveau avec elle. J’étais immobile, tournant le dos à Lionel et j’avais entendu sa nouvelle bouleversante. Je ne l’avais pas comprise, ni même ingurgitée.

« Nous sommes en train de vérifier toutes les pistes mais je devais te prévenir »

Il a pris un temps, une respiration supplémentaire. Il s’est approché de moi, il avait les larmes aux yeux. Je crois que c’était la première fois que je le voyais pleurer, mais finalement peut-être pas.

« Juliane a été incinérée dans un crématorium aujourd’hui, ils avaient des fausses autorisations. Guillaume, je… »

 

Je lui tournais à présent le dos. Il venait d’y avoir une explosion dans ma tête. Y-avait-il un seuil raisonnable dans le cerveau humain pour continuer à recevoir des informations incohérentes ? L’on m’avait volé Juliane sans que je puisse au moins me battre contre mes doutes et de nouveaux spectres m’agressaient déjà. L’on m’avait contraint à vivre ses derniers instants dans un brouillard menaçant. L’on m’avait également enfermé entre quatre murs, isolé, pour que je ne puisse pas réagir. Je devais apprendre seul, face à des éléments troubles et incompréhensibles. Elle était morte devant moi. Je devais accepter que son corps ait disparu quand je me battais dans un monde démesuré et intoxiqué. Je n’avais pas eu le temps de me vider de toutes mes larmes. Je n’avais pas eu une seconde pour accepter le début de tout ceci. Faudra-t-il que je crie à tue-tête que je ne sais pas ce qu’est la mort, le deuil et toutes les conneries qui s’ensuivent.  Comment lui, pouvait-il être aussi direct avec moi ? Personne ne voudra comprendre que j’ai perdu une partie de moi et que si je ne retrouve pas assez d’espoir, je vais être aspiré dans un état de manque accablant et abrutissant. Qu’un jour je ne pourrais plus bouger et que ce jour-là ce sera trop tard. Juliane n’est pas celle qui partage ma vie. Elle est une partie de ma vie !

— Tu devrais rester ici Guillaume, a-t-il dit.

Certainement histoire de dire quelque chose de moins pénible et de plus raisonnable. Le subalterne a tenté de savoir s’il devait me suivre. Lionel a eu un geste agacé tout en s’excusant quasiment tout de suite.

Je savais maintenant que ni moi ni personne ne pourrions assister à ses funérailles et que son corps est parti en fumée. J’avais presque envie de rire tellement tout cela ressemblait à notre histoire. Pas de chose convenue, aucune lourdeur sentimentale, pas d’anniversaire ni de fête, aucune obligation que la vie imprime en nous. Non, juste l’essentiel des choses fortes et tellement bonnes, une de ces amitiés hors normes.

 

Il fallait être soit un plus que vivant, soit totalement déconnecté de cette réalité pour rester debout sans vaciller ou même sans s’écrouler. J’ai tenu bon. Je me suis mordu la lèvre jusqu’au sang. Et je l’ai abandonné, lui et son policier en faction, dans ce hall, sans rien dire. Depuis que j’ai cette merde dans le sang et depuis que je suis enfermé ici, c’était n’importe quoi. Cela ne ressemblait plus ni à ma vie, ni à la sienne. Je ne disais rien mais j’avais une peur au ventre, celle de devenir fou et de perdre l’envie d’avancer. Je pleurais en silence en traversant les admissions, l’entrée, le parking, je voulais hurler. Je voulais que l’on me laisse tranquille. Et je voulais surtout quitter cet enfer en moi, là tout contre moi, qui ne cessait d’agiter chaque souffle d’elle.

 

Alors je suis retourné dans cet endroit où j’avais failli mourir. Sans me soucier des conséquences j’ai arraché les scellés et je suis entré. Il y avait du désordre comme si le studio avait été squatté. Etait-ce moi qui avais mis ce bordel ou la police ?

Lionel m’a dit qu’il n’avait pas trouvé de courrier de ta part Juliane. Je n’ai rien dit, nous gardions tant de chose pour nous sans le partager avec les autres. Je me suis demandé ce que je faisais ici.  M’avait-elle vraiment écrit ? J’ai ramassé une photo d’elle par terre. Je l’avais prise en Angleterre, elle était devant l’Apollo cinéma sur Piccadilly Circus à Londres. J’étais figé devant cette image. Elle était comme d’habitude rayonnante, souriante et captivante. Debout au milieu de tout et de rien, mélange de nos vies et de mes délires, je savais qu’à présent j’étais un homme égaré.

 

Pourquoi avais-je été drogué ? Pourquoi était-elle morte, pourquoi moi j’étais vivant ? Lionel m’avait prévenu qu’ils allaient me poser beaucoup de question. Je me foutais de leurs questions, je voulais avoir mes propres réponses. Je sentais monter de nouvelles larmes hargneuses avec ce goût âpre d’avoir été un jouet inconscient et mortel. Ce n’était pas le moment de pleurer.

 

Curieusement je n’ai jamais retrouvé sa lettre. Je suis sorti de là avec une nouvelle envie de hurler. Pourquoi son corps a-t-il disparu ?

 

Je suis manipulé. Je suis abusé. J’ai cru lire des mots qui n’ont jamais existé. Je m’en veux d’être aussi maladroit et impuissant. Je ne suis qu’un jouet mortel.

 

Après le départ de Guillaume, dans l’obscurité du couloir, un briquet s’allume et quelqu’un replace les scellés sur la porte pour disparaître sans bruit.

 

Je suis arrivé chez moi. J’avais toujours sa lettre dans ma tête et cette photographie d’elle dans la main. Je n’avais plus de force, plus aucune énergie mais je devais tout de même faire cette chose avant de sombrer. Il fallait que je lui réponde. Répondre à une lettre inexistante, répondre à une fille plus qu’importante. Répondre même si c’était aberrant. Je devais m’asseoir, prendre une feuille de papier et lui écrire comme elle l’avait fait pour moi. Et comme je n’avais pas encore admis sa mort, j’ai préféré lui parler comme si tout ceci n’était qu’un cauchemar de plus. J’ai écrit durant des heures, m’arrêtant sur certains mots, prenant tout le temps nécessaire afin de peser chaque chose. J’ai raturé, j’ai été en colère, j’ai aimé, j’ai pleuré mais ma sanction la plus forte fut de souffrir comme je n’avais jamais souffert car j’ai commencé à entrevoir les prémices de plusieurs deuils, celui de mon père et celui de Juliane. D’une manière ou bien d’une autre elle avait réussi. J’étais en train de changer. Je retenais Juliane de toutes mes forces, m’empêchant d’accepter tout ceci mais cela faisait trois jours que nous étions séparés. Cela faisait une éternité que nous n’avions pas été séparés aussi longtemps. Je tremblais, mes yeux étaient rouges, les petits vaisseaux sanguins avaient explosé sous l’effet de cette faiblesse grandissante et de cet état de fragilité dans lequel je me trouvais. J’ai regardé mes mains. Elles ont quoi ces mains ? A part d’être vide de toi, je crois que c’est juste à ce moment-là très précis que j’ai eu le souvenir de cette fille.

 

Je la revoyais passer devant moi, renverser son verre sur sa robe. Ensuite toi, Juliane, tu l’avais prise par la main et vous avez disparu toutes les deux. Il y avait quelque chose entre vous, je ne pourrais pas dire quoi. Une sorte de lien qui devait dépasser l’amitié. Oui, c’est bien moi qui dis ça ! Juliane avait déjà eu une relation avec une fille. Nous en avions parlé, elle avait eu beaucoup d’affection pour elle. Juliane m’avait même poussé dans ses bras. Une aventure de plusieurs soirs, un drôle de jeu entre nous trois.

Cette fille-là avait donc le même regard pour Juliane. Je n’y avais pas prêté plus attention ce triste soir. Je devais déjà être dans un état secondaire. J’ai juste pris une claque quand elles sont revenues. Cette fille-là était méconnaissable. Passer entre les mains de Juliane l’avait complètement changée, elle devenait plus attirante, plus brillante aussi. Je crois à présent que Juliane l’avait fait exprès. Renverser le verre pour la transformer ensuite, Juliane connaissait mes goûts et les petites choses qui pouvaient me bouleverser. Elle en jouait souvent mais là, c’était vraiment évident. Pourquoi avait-elle fait cela juste avant de commettre l’irréparable ? Qui était cette fille qui avait réussi à rentrer dans mes souvenirs ? Quel était le message que Juliane avait voulu me faire passer ?

 

Il fallait que je retrouve cette fille. Il fallait que je découvre son prénom.

 



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