Il est venu le temps de tout abandonner. Il est venu le temps de se laisser envahir par cette peur profonde. Depuis le début je n’ose même pas vous dire qui je suis. Je tombe de jour en jour avec cette impression d’être aspiré jusqu’à la moelle, l’impression de perdre toutes mes ambitions. Ambition, un de ces vieux mots qui n’ont plus d’importance et qui font partie d’un passé révolu. J’abandonne la vie, la mienne et celle des autres. Si je n’avais pas cette angoisse de vous dire qui je suis, je pourrais probablement être un homme encore. Illusion perdue, ambition négligée et inachevée, je ne voulais pas… je vous jure que je ne le voulais pas, mourir. Mais voilà, je ne m’aime plus et j’en arrive à trop haïr les autres. Cette arrogance qui me tombe dessus fait de moi le premier à en pâtir. La déception m’a rendu coupable d’une fuite, et depuis que je cours, je ne cesse de me faire du mal. Je veux oublier. Hors, plus j’avance, plus je cours, plus je m’éloigne vers celui que j’étais, et plus je deviens cet être abject. Comme si la vie voulait massacrer tous mes souvenirs pour me faire voir celui que je suis vraiment. Et cela je ne le supporte pas.
Il y a au fond de moi une complainte lancinante et terrifiante. Jour et nuit, elle coule en moi et déchire tranquillement mon sommeil. C’est comme si je creusais chaque nuit patiemment la tombe dans laquelle je vais mourir vivant. Et je creuse, tout en sachant le drame qui se joue. Je creuse, et je crache sur celui que je suis aujourd’hui. A grands coups de pelle, j’ouvre les entrailles de ma destinée, tuant chaque réminiscence de celui que j’ai failli être. Pauvre ironie d’un homme creusant sa fin pour éviter de devenir plus dérisoire que rien.
J’ai passé trop de jours à courir le monde. Trop de jours à oublier l’amour de ma vie. L’amour d’une vie qui me hait, alors que je ne lui ai rien fait. Je t’aime tu sais. Je t’aime comme si l’amour avait été construit pour que nous l’apprenions aux autres. Comme une lignée qui recouvre la terre pour en faire jaillir l’amour évident. Je t’aime comme toutes ces empreintes d’amour qui flottent dans l’histoire. Je t’aime comme il est impossible d’aimer plus. Je t’aime, comme si la mort n’existait plus et comme si tu portais le flambeau d’une hérédité au-delà des mots. Et moi qui haïssais la mort je vais m’enterrer avec elle pour en faire ma maîtresse et ma faiblesse. La mort finira pour m’ensevelir dans un silence qui fera surgir le sang de mes oreilles. Mon dieu oui, je t’aime, et si là, quelque part, se cache une force capable de te porter ce message d’amour, alors c’est mon ultime énergie et ma dernière volonté. Oh oui, je voudrais qu’un jour cet amour t’aide à devenir ce que je ne suis jamais devenu. Je voudrais que tu puisses vivre avec le souvenir noble de ce que j’étais et que tu puisses dire « oui, je l’aimais ». Si cette force là existe alors je peux m’éteindre en rêvant que l’amour puisse t’envahir comme la mort va m’anéantir.
Si l’homme est à l’envers, l’histoire l’est aussi. Présent, passé et futur n’ont pas plus d’identité que toutes ces terres foulées. C’est l’histoire d’une géographie traversée, un monde dans lequel nous croyons vivre alors que c’est lui qui vit en nous. Tout est à l’envers, mon esprit et mes envies : j’ai voulu être bon et je suis mauvais. J’ai voulu l’amour et je récolte la mort. C’est l’envers de tous ces décors qui me font vaciller, tout est noir et sans autre attache qu’un lien invisible venu de mon corps vers le sien, je suis cet incertain dans un sadisme vain. Tout est à l’envers, mes pensées, mes mots et toutes ces identités qui font de moi un homme infect et exécrable avec cet envers charitable. Je suis comme ces dieux morts de n’avoir pu prouver leur puissance. Je suis un humanoïde généreux, et un contradictoire outrancier. Je suis un enchaîné de cet envers-là. Ce n’est pas l’homme qui serait à l’envers mais peut-être bien cet envers qui tendrait à devenir humain. C’est dans cette philosophie débordante et vomitive que je me fourvoie pour aller de l’avant, en me laissant tomber en arrière. Je ne vous offre rien, ni mes larmes ni mes éclats, je m’efface pour que les griffures en vous s’ouvrent à nouveau, pour qu’enfin vous guérissiez. Contraction est ma prière, mon âme n’est que misère. Les voilà enfin ces larmes dévastatrices et nauséabondes, je sens cette vue trouble et cette émotion qui ne m’appartient plus. Je sens ces larmes d’une eau bénéfique et satanique. Non je n’aime pas mon côté sombre. Il a fait bien trop de mal, pour un bien que je ne connaîtrai en rien.
En arrivant dans sa nouvelle vie, Naïm ressent cette chose indéfinissable, un sentiment venu de nulle part, c’est juste là dans son cœur, mélange entre fin tragique et début insolent. Il descend du train qui, de Marseille, vient de l’emmener dans la gare d’Agen. Seul sur le quai, son sac sur l’épaule, il perçoit pour la première fois dans sa vie une sensation de liberté. Il regarde autour de lui, personne n’est là pour lui, personne ne le surveille. Il pourrait presque prendre un autre chemin et fuir la fatalité tragique dans lequel il est. Il se tourne vers l’horloge qui indique 10h45, il lui reste 25 minutes avant de prendre un bus. Et s’il ne le prenait pas ? Il s’autorise à le penser. Il s’autorise même à croire qu’il pourrait vivre heureux et que personne ne viendrait pourrir ses choix.
Dans une espèce de contradiction plutôt agréable, il entre dans une petite brasserie et pour la première fois depuis qu’il est en France, il se commande un café. Un geste tout à fait anodin mais qui rime déjà avec cette liberté qu’il goûte subtilement. La tête qui tourne un peu, drôle d’impression pour un type qui se croyait si coriace et si détestable, il savoure ce qui est bel et bien pour lui un nectar. Il ne se souvient pas d’avoir pris quelques minutes juste pour lui, un plaisir simple dans une existence compliquée par la violence et la haine. Un homme et son café dans un abandon presque divin et, c’est bien trop tard qu’il a vu passer devant lui le bus qu’il devait prendre. Pourtant, à aucun moment, il ne regrettera d’avoir pris le temps de vivre. C’était peut être une sorte de signe précurseur. Il n’était pas très friand ou plutôt très fervent de ce genre de manifestation mais, si Dieu lui avait fait louper son bus, c’était soit pour le punir, soit pour l'alerter. Il jugera plus tard et décide de se remettre pour le moment sur ses gardes.
Je savais qu'en loupant ce bus je risquais aussi de ne pas avoir envie d'entrer dans cette nouvelle vie. Rependre un train et repartir vers ma terre natale ou choisir un autre chemin et disparaître dans une ville au milieu de nulle part, noyé dans une masse humaine sans vie. Moi, celui qui est né pour tuer, je me voyais bien me fondre dans une espèce de normalité informe et inodore, sans identité, mais avec une vie comme les autres.
Pourtant j'avais une nouvelle lecture en moi, quelque chose qui brillait dans mon corps. Mensonge qui me ferait sous-estimer mes crimes ou alors simplement, une nouvelle porte menant vers une autre lumière.
Je n'avais sur moi aucune adresse, aucun nom, aucun numéro de téléphone. Je devais juste prendre un train à Marseille, descendre à Agen, et prendre le bus à 10h45 pour Villeneuve sur Lot. Là, quelqu'un devait me conduire dans un petit village et je devenais épicier le temps d'être un peu comme vous. Tout au fond de moi sans creuser bien loin je savais aussi que j'allais devoir tuer, massacrer ou dépouiller quelqu'un pour le bien de notre armée.
Naïm si tu ouvres ton cœur quand d’autres se referment alors tu recevras quelque chose que tu ne connais pas. Hasard ou folie d’une vie, tu es au bon endroit et la première bonne chose à faire sera de prendre un deuxième café et ta vie s’ouvrira.
Un homme est à l’envers mais à quoi bon vouloir lui tendre la main pour en accepter son amour. Voilà comment on traite un homme qui ne sait plus se faire comprendre. Bafouer tous ses sentiments, comme un outrage à l’amour de soi pour mieux en supprimer sa marque. Mutiler ses mots pour en anéantir sa volonté de réparer, blesser son identité et sa future déchéance et surtout le culpabiliser plus encore de ne pas avoir su se faire entendre. Ainsi va la vie de celles et ceux qui se complaisent dans une violence gratuite pour leur simple et néfaste détermination de tout détruire.
Moi je suis un homme à l’envers et mon trou est prêt à recevoir mon corps, je n’ai plus qu’à regarder ce mort-vivant s’éteindre. Ce n’est pas la vie qui est ironique, c’est la mort qui est malicieuse. C’est l’histoire d’un enfant au sourire malicieux que l’on pousse dans sa tombe pour n’avoir pas pu assouvir les prières d’un monde qu’il chérissait…