L'HOMME ET SON ENVERS
épisode 20
UNE MENACE POSITIVE
Je ne savais pas qu'il existait un monde où l'on pouvait prendre son temps. Un monde où des moments simples pouvaient devenir si forts, un monde fait de puissance, de patience, de conscience et de souffrance. Ainsi ce monde-là existait et je ne le savais même pas.
Assis pour la première fois de ma vie devant une table dans un café inconnu, tout comme cette ville et tous ces gens qui ont le regard froid. Aucun d'entre eux ne semblait vouloir me parler ou même croiser mon regard. Je sais que j'ai une sale gueule et je sais que mon regard est bien plus froid encore que ceux qui passent dans ce bistrot alors finalement, cela ne me gênait pas, bien au contraire, ma sale gueule et moi, on avait la paix. Les traits burinés par le soleil, les marques d'une vie violente gravées sur ma peau, un jeune ridé par la haine et la mort. Créé pour tuer sans remords et sans aucune forme de compassion. La charité et l'humanité n'ont pas su se pencher sur moi quand l'enfant naïf courait dans les ruelles d'un village maintenant sans nom et sans âme qui vive. Effacé, rayé, plus aucun souvenir ne persiste de cette enfance disparue et tous ceux qui foulaient ce petit lopin de terre sont enterrés dans un sable ardent et venimeux.
Un jour c'est certain je pourrai ouvrir mon âme et déchirer cette trame purulente d'une vie meurtrière. Je pourrai fracasser mon propre crâne pour en sortir cette douce et âcre contagion des actes commis. Qui sait si ce jour là des larmes viendront remplir les sillons secs d'une peau sans générosité, vide de toute sympathie et pleine d'une lourde antipathie contre moi-même. Alors si ces larmes existent, il me faudra aller les chercher dans une boîte crânienne dure, sans lamentation ni soupir. Je peux en effet souffrir au-delà des cassures et des meurtrissures qui laissent apercevoir l'intérieur d'un homme et je n'en tire aucun héroïsme !
Pourtant, me voilà aujourd'hui dans cette sensation émotive d'un simple homme face au temps qui se déroule devant lui. Juste là, moi, seul devant un nouveau café que je vais consommer avec un plaisir progressif et jouissif.
Il me suffisait de louper ce bus pour m'offrir des minutes dans une sérénité évidente et efficace.
Passer à coté d'un chemin que je ne sentais pas et prendre brutalement cette décision de disparaître dans la nature. Peur ? Non je n'avais aucune crainte. Au diable les représailles, elles ne seront jamais aussi violentes que mes agissements. Sans argent, sans savoir où j'allais dormir je m'offrais pourtant un avenir, du moins c'est ce que je pensais...
Bizarrement il y avait depuis quelques secondes un homme qui avait croisé mon regard sans avoir d'angoisse. Étonnant. Il arrivait à me « voir » sans provoquer en lui une sorte de désarroi comme un animal qui tremble avant l'assaut dont il va faire l'objet. Il n'avait pas l'air arrogant, ni même aimable ce qui d'ailleurs était un signe plutôt prometteur pour moi. Je n'aime ni la pitié ni cette espèce d'altruisme humain qui est l'une des faiblesses que je hais profondément.
Non, cet homme mélangeait nos regards, à quelques tables de la mienne, seul aussi. Il devait avoir une cinquantaine d'années et n'avait pas plus l'air local que moi. Un arabe paumé au milieu de nulle part et un occidental peu banal. Moi, Naïm, et lui, l'inconnu qui semblait avoir quelque chose à me dire.
Alors il m'est venu cette idée saugrenue que j'avais raté mon bus pour le rencontrer. Moi qui ne croit pas à ces hasards malicieux je m'autorisais une nouvelle première fois ! Il était purement impossible que j'aille vers lui, je n'avais que faire de sa curiosité. Quoique je sentais naître en moi un nouveau pressentiment... Cette terre étrangère fera t'elle de moi un homme différent doué de facultés intrigantes ?
Je me suis levé pour payé mon dû, deux cafés avec mon maigre pécule. Et j'en ai profité pour demander à quelle heure était le prochain bus, montrant du doigt l'arrêt. L'homme encaissa en me répondant qu'aujourd'hui, exceptionnellement, il n'y avait plus aucun bus. Fin de l'acte, je constate rapidement que je n'en saurai pas plus. De toutes les façons je m'en foutais totalement, bus ou pas bus, cela n'avait plus aucune importance. Je ne sais même pas pourquoi j'avais fait semblant de vouloir cette information.
L'homme eut un sourire moqueur vers le patron du bar, se foutait-il de ma gueule ou de celle de cette personne assez avare de renseignement ? En le regardant je compris dans ses yeux qu'avec toute la méchanceté que je pouvais avoir en moi, il serait impossible de l'atteindre. Il avait cette attitude neutre et sereine. Une force émanait de lui, la certitude de ne pas pouvoir être atteint et il faut bien l'admettre, une carrure particulièrement solide. Jovial certes, mais pas forcément joueur, et je trouvais du coup la confrontation plutôt satisfaisante. Nous étions sur la même ligne et donc nous étions faits pour nous rencontrer. Qui de nous deux allait faire le chemin vers l'autre ?
Je sentais en moi une sorte d'apaisement. Apaisement, cela ne veut peut-être rien dire pour vous. Pour moi c'était une révélation de plus, après ces quelques heures passées sur votre territoire, je ne dirais jamais que je suis déchiré de mes racines car elles ne m'appartiennent plus. Mais je me sens déboussolé et enivré par des sensations inédites, une partie de moi sombrant vers un monde nouveau... C'était comme sortir la tête de cet amas violent et virulent dans lequel j'étais depuis toujours.
Cet homme-là était ressenti comme une menace... Une menace positive.