Je viens de « voir » une âme m’échapper. C’était d’une beauté pure, libre, elle ne m’appartenait plus et j’ai ressenti en moi l’un des sentiments les plus forts. J’avais connu ce genre d’énergie quand un jour je suis sorti du noir qui m’enveloppait. C’était comme découvrir la lumière du soleil pour la première fois, cela brûlait les yeux et le cerveau imprimait cette chaleur salvatrice. Une âme dont le corps rayonnait simplement parce qu’elle avait trouvé cette sérénité qui nourrit l’esprit. Ce n’était plus « à quoi je sers » mais cette certitude « d’avoir fait » Possesseur de morceaux de vies avec ses drames et ses joies, j’ai vu tant de choses que je pourrais en être devenu détaché, endurci ou habitué. Mais j’étais tout le contraire de cela, je sais combien le jugement de l’homme est dur, je sais qu’il est bien plus facile de faire le choix de haïr et que l’humanité semble confronté aux besoins du mal. Mais là où l’amour transpire l’évidence je sais tendre la main avec mon cœur à l’intérieur. Seulement, savoir aimer ou être aimé n’enseigne pas cette possibilité meurtrière qui se cache en chacun d’entre nous. Je sais bien maintenant que je ne suis pas un tueur et que je n’ai aucun plaisir à voir la mort s’abattre sur quelqu’un, mais tout comme je sais tendre la main, je sais aussi faire basculer son emprise pour qu’elle vous prenne dans ses bras mortels. Dans ces moments-là, je ressens une lourde domination de mon âme sur mon corps et mes gestes ne sont plus contrôlés. Aimer est un sentiment d’une force étonnante mais quand vous haïssez, vous ne touchez que la surface de cette violente abomination. J’ai pourtant dépassé la mort, mais cela provoque toujours en moi cette vague tragique. Dans mes yeux et dans cette énergie qui m’entoure, il est bien difficile de se maîtriser pour retrouver l’identité de cet homme que je suis. Etre un homme est devenu une illusion biblique, une aberration de la nature, un fantasme névralgique. Je sais aimer et à la différence de vous, je sais tuer aussi !
Voir quelqu’un vous quitter car elle vient d’accomplir sa destinée, simplement en prenant un petit garçon par la main c’est tout simplement beau.
Voir quelqu’un vous quitter car elle refuse de saisir la véritable chance c’est brutalement sévère. La mort aura toujours ce goût acide.
Il existe des routes magnifiques, une longue ligne droite avec de part et d’autre une rangée d’arbre. Il existe la vie, l'immortalité de l’arbre face à l’homme et il existe une vérité bien plus simpliste encore.
« J’en ai marre de cette vie, j’en ai marre de toi, j’en ai marre de devoir maquiller la réalité » Sur un lit dont les barrières sont remontées, sa cage thoracique se soulève et un bip plus ou moins rythmé indique que son cœur bat encore. « La voiture est complètement pliée et c’est de ta faute » Difficile de reconnaître un visage, les cheveux ont été rasés et le corps semble mâché par la violence de l’accident.
J’ai tout prévu et cette fois-ci je m’offre cette page de liberté pour accepter cette décision. Partir. Quitter. Vivre. J’ai claqué la porte de mon boulot, j’en ai assez d’être emprisonnée dans ma vie. J’arriverai à trouver un autre travail. J’arriverai forcément à vivre autrement. J’ai même fait un câlin gigantesque à mes trois petits cœurs et sans en dire plus, mes parents sont partis dans le fin fond de la France pour un périple dans la nature qui est sensé réunir une famille.
« C’est plus de l’amour et ce n’est même pas de la haine…c’est juste que j’en ai marre de souffrir » La voix de cet homme est froide et c’est dans un souffle silencieux qu’il exprime son ressentiment. « J’en ai plus rien à foutre de tes larmes et de tes supplications » Dans cette pièce où sont allongées deux personnes dans le coma, il s’avance de son oreille et, en essuyant rageusement des larmes : « tu peux crever mais tu ne me baiseras plus avec tes mensonges ».
Il existe cette espèce de destin qui colle à la peau et qui à certains moments dégouline sur le visage. Il existe vraiment ce destin aux allures extravagantes. J’aurais pu pourrir ma vie dans cette société qui engloutissait tous mes espoirs. Depuis toujours je vendais des assurances aux plus démunis, aux plus naïfs, il fallait vendre, faire payer le maximum de services fictifs, ne pas hésiter à tripler les assistances inutiles. Un seul mot, une seule raison… profit.
J’ai allumé une cigarette et j’ai regardé cette maison, notre maison. J’avais cette envie de crier et de pleurer. Il n’avait rien entendu, ni rien vu, les enfants, les sacs et mon désespoir depuis toutes ces années. Il dort dans ce qui a été notre lit et dans ce qui restera comme un morceau de ma tombe. Il dort à coté de la mort. Je suis morte depuis si longtemps. Mag, un putain de prénom aussi court que tous les plaisirs de ma vie, aussi cinglant qu’un coup de poing dans ma tempe. Mag c’est cette espèce de fantôme dont plus personne ne veut comme amie et à qui la famille tourne le dos parce que j’ai joué un rôle terrible. J’ai joué à faire croire que mon bonheur existait. J’ai joué à accepter les coups. J’ai joué à rejeter les autres et à détourner la vraie raison de mon échec. Et dans mon cœur, et dans mon corps, oui, je l’aime encore…
Les arbres défilent, donnant à la fois le spectacle d’une nature abandonnée et pourtant si accessible. L’auto radio déverse un bon U2 à fond et la voiture accélère encore. C’est la puissance d’une liberté surnaturelle, détenir dans ses mains la capacité de dépasser les limites d’une vitesse. Et je nage dans l’ivresse d’une indépendance, c’est comme le mirage d’une vie, ma vie. Seule sur cette route dans une douceur matinale, je m’enivre et je m’affranchis.
« Vous voulez vous asseoir monsieur ? » L’homme répond non de la tête dans cette atmosphère aseptisée qui pue le médicament, entre espoir de vie et volonté de ne pas mourir. « Si vous voulez un café, vous n’hésitez pas. » Les gens dans ce service post-traumatique sont serviables, prévenants, et le contraste est d’une force étonnante. Se sentir si mal et entendre des mots si doux. Il s’avance à nouveau de celle qui se bat pour se rattacher à la vie « Tu voulais la liberté non ? Eh bien tu peux crever maintenant… »
Des arbres, encore des arbres et cette folie de vouloir fermer les yeux. La mort ne viendra pas me prendre car je suis libre. Je suis libre !!! Exaltation de la musique, une cigarette et une voiture lancée à vive allure, c’est bien plus qu’une simple liberté, c’est bien plus que la vie, c’est moi. Moi qui décide de vivre ! Juste fermer les yeux pendant quelques secondes pour sentir en moi cette femme qui aime sa vie et qui demande pardon. Oui je demande pardon à cette autre femme que j’ai enfermée en moi. Cette femme que j’ai laissé souffrir, cette femme qui aura reçu tout ces coups parce que son homme est malade. Bafouée, violée, humiliée… pardonne-moi, je t’en supplie, pardonne-moi. Une voiture, la vitesse, une femme libre, un arbre…
On a beau dire, on a beau croire, le destin c’est quelque chose de puissant, le hasard d’être là au bon endroit, elle dans son lit d’hôpital, une femme avec le visage meurtri, et lui un homme qui souffre d’être violent, un homme dans l’impuissance d’aimer et d’être aimé. Et moi, encore spectateur d’une scène atroce. « À ta place je me laisserais mourir car si tu parles… je recommence et je te tue » J’ai écouté cette tragédie digne des histoires policières dont les gens sont si friands. J’ai enregistré et j’ai raconté comment un arbre avait explosé une voiture.
Un choc d’une violence qu’il sera toujours difficile d’imaginer. Cela vous prend dans la poitrine et puis tout de suite après c’est le visage dont on entend les os éclater. Bizarrement le décor disparaît, une sorte d’instinct de survie, les bras en avant pour éviter la violence du choc, les sons deviennent étouffés et les battements du cœur, une seule et unique musique, une musique pour survivre, une musique pour vivre. Pour l’instant la douleur est absente et je sens mon corps partir, je suis sans doute déjà partie… Oui j’ai fermé les yeux…j’ai goûté à cette liberté et je n’ai même pas mal. Une route qui mène à un arbre.
Un téléphone sonne dans une maison qui semble vide. Un homme sort de son réveil et tout de suite il pressent quelque chose d’anormal. Anormal et pourtant si prévisible. Un homme assis au bord d’un lit et un téléphone qui sonne. Le visage de celui qui partage la vie de Mag, celui là même qui détruit toute espérance d’avenir, un visage qui se ferme un peu plus encore.
J’ai longtemps cru que la douleur ne m’appartenait plus et que je pouvais la fuir. Je ne veux pas mourir. Non ! Je ne peux plus bouger et je commence à avoir froid partout. J’ai mal aussi, j’ai mal dans la bouche et j’ai du mal à respirer.
L’histoire d’un homme qui décroche un téléphone et qui reste assis les yeux dans le vide. Puis il s’habille machinalement, il s’allume une cigarette. Enfin il se retourne une dernière fois pour regarder son lit. Dans la gorge il a le goût amer d’une vie qui se referme sur lui… En descendant les marches de son escalier, il a comme la certitude de pouvoir être différent plus tard. Il s’assoit sur la dernière marche et il attend, il attend puisque c’est fini…
Quand les deux gendarmes sont arrivés en moto au pied de la voiture, l’un d’entre eux s’est approché de Mag, elle a bien entendu une voix sourde qui lui parlait… Le gendarme a ouvert la portière délicatement et je crois bien lui avoir murmuré que je ne voulais pas mourir. Il m’a regardée en me tendant la main.
À la maison un autre véhicule de police s’est arrêté dans la rue et deux policiers en civil ont sonné à la porte. Et pendant quelques secondes interminables, cet homme a revu cette soirée tragique, il a revu les coups donnés, il a revu sa femme à terre presque sans vie. Et sans l’ombre d’un remords il se revoit porter son corps dans la voiture. Le plus tranquillement possible, il a installé sa femme sur la place du mort ! Il a pris le volant et il a foncé sur une route, une route avec des arbres.
« Madame, je vais vous aider d’accord… » Mag a tourné la tête vers le gendarme puis il s’est tourné vers son collègue « Tu préviens le procureur qu’on la retrouvée saine et sauve » Saine et sauve, oui, j’étais assise dans ma voiture à l’arrêt à côté de cet arbre, lui et moi nous portions encore les marques de notre drame. Mais aujourd’hui je n’avais pas eu le courage de le frapper et je m’étais juste garée à coté de lui.
C’est un homme à l’envers qui ce jour-là a réussi à s’ouvrir pour parler. C’est un homme, les menottes au poing, mutilé par l’amour qui ce jour-là accepte d’être aidé. C’est une femme qui à partir de ce jour-là va pouvoir se regarder.
L’arbre et moi nous étions amis.