L’HOMME ET SON ENVERS
épisode 24 NE CACHE PAS À TON AMY
CE QUE TON ENNEMIE SAIT
J’ai appris à voir le jour se lever. J’ai appris à ne pas en accepter la marque du passé. C’est un long chemin, mais c’est un chemin fabuleux. J’ai appris à ne pas l’accepter tout en allant la chercher pour faire d’elle ma raison de vivre…
« Primitive, je ne sais même pas comment j’arrive à avoir cette pensée et cette vision, mais je suis devenue primitive… Je suis une femme nue dont la peau est recouverte d’une couche de terre. J’ai dû me rouler dans de la boue aux couleurs d’ocre rouge et je suis à genoux par terre. Plus loin, plusieurs femmes nues dont les cheveux sont tressés sont occupées au dépeçage d’un carnassier dégoulinant de sang. La scène me dégoûte mais je sens venir en moi cette attirance pour cette charogne. Ce spectacle peu ragoûtant devient fascinant et mon nez cherche à humer l’odeur de la viande »
Voir tomber la nuit n’est pas toujours facile, cela me prend aux tripes et chaque jour qui disparaît me rapproche de cette raison de vivre. Ce soir-là je savais que j’allais devoir faire du mal à quelqu’un. Je savais que j’allais commettre quelque chose qui pourrait s’avérer irréparable. Jouer avec la vie est un jeu bien dangereux. Mais jouer directement avec la mort est une chose terrible, la vue du sang, les yeux de l’autre qui vous échappent et cette substance que l’on sent partir. Je savais pourtant qu’il fallait que je joue et qu’il était impossible de faire demi-tour. Elle avait été en face de moi et comme d’habitude il ne m’avait fallu que quelques secondes pour savoir et pour lire en elle. Elle était un livre ouvert et il suffisait de la regarder pour déchiffrer son histoire. Il suffisait de plonger dans son regard pour vivre avec elle la violence d’une vie qui pourtant brillait en elle. Doux et amer mélange entre tragédie et passion, encore une vie gâchée a écouter les fantômes d’hier.
« Près d’un feu, un homme sec mais musclé, dont les attributs traînent sur le sol, prépare une sorte de concoction dans une petite cavité ronde de la pierre. J’imagine le ruissellement de la pluie sculptant ce bol incrusté dans la roche. Avec un morceau de bois il écrase des feuilles sèches qu’il mélange avec une pâte noire et collante. C’est comme s’il me restait une conscience intelligente pour détailler chaque chose, comme être la spectatrice d’une représentation préhistorique, sauf qu’une autre partie de moi en est également l’actrice et je reste prostrée. Je sens qu’à mes côtés il y a d’autres primitifs dans le même état que moi… Nous paraissons complètement déconnectés, certains ont même les yeux révulsés »
Après cette rencontre je me suis moi aussi retrouvé perdu. Seul au volant de ma voiture j’ai voulu fuir, j’avais mes vieux fantômes moi aussi. Ces vieux fantômes qui me disaient « laisse la vivre et arrête de croire que tu diriges le monde, tu n’es qu’un vieux fou qui n’a pas trouvé sa place sur cette terre…Et tu te venges sans vergogne sur la première fille venue ». Des vieux fantômes, oui, mais j’avais la faculté de les anéantir avec un seul et unique mot de passe. Ce mot qui mène à l’ouverture d’une porte magique. De ces portes lourdement fermées depuis toujours et qu’il est pourtant si facile de retrouver tout au fond de son âme. Lourde porte qui n’attend qu’une chose… d’être ouverte. Un seul mot pour une unique porte. Une seule et unique musique.
« Je fais l’un des cauchemars les plus réels ou je suis complètement folle ? Tout semble si réaliste. J’entends des raclements de gorge, ils se parlent et ils se comprennent. Je suis au milieu de la naissance de l’humanité, je suis à 400 000 ans de celle qui, hier encore, était paumée. J’étais dans un monde technologiquement ravagé par le n’importe quoi du possessif et à présent mes yeux me piquent. La lumière diffuse efface peu à peu mes souvenirs. Je suis primitive, une femme nue dont l’esprit s’évapore dans un univers archaïque. Primitive avec un goût âcre dans la bouche, mon estomac se convulse et je gratte le sol avec mes ongles. Je suis primitive et je sens revenir en moi l’animal qui habite mon corps. Il y a des sons insolites, les lamentations d’une voix infantile qui pousse ma conscience à m’échapper, il chante dans une sorte de musique aux sonorités creuses »
Il est né le 1er avril 1873 pour mourir le 28 mars 1943 à Beverly Hills, ce compositeur russe dont l’un des concertos bats en moi. Le Concerto pour piano nº 2 en Do mineur, opus 18 de Sergueï Rachmaninov, a été composé au début du vingtième siècle. Puis il a été créé le 27 octobre 1901 à Moscou où il a obtenu un succès monumental. Dans la structure de ma vie, il reste l’un des piliers rare. La composition de ce concerto intervient juste après trois ans d’une longue et violente dépression que traverse souvent un artiste. Sa première symphonie qu’il croit être un échec en est la cause, les critiques sont inhumaines et acharnées et le compositeur sombre dans un état léthargique. C'est grâce au traitement du docteur Nicolas Dahl, un neurologue adepte des traitements par hypnose du médecin français Jean Martin Charcot, qui lui conseille d'ailleurs l'écriture de ce concerto, que Rachmaninov arrive à sortir de cette crise et retrouver sa créativité. Ce concerto sera dédié au docteur Dahl en guise de remerciement. Sergueï sans le savoir est devenu l’inspiration de ma vie. Une musique et un mot pour atteindre cette douce plénitude.
Amy commence à avoir des gestes saccadés. Toujours à genoux, elle cambre son corps et se déplace à quatre pattes, envoyant de la terre vers l’arrière. Elle est devenue un animal hargneux et brutal. Elle gémit en se remettant doucement sur ses deux jambes, les muscles tendus et les bras en l’air, elle imite un oiseau volant dans le ciel, son simulacre va jusqu'à piauler, donnant des frissons au groupe des « déconnectés ». Amy danse dans une complainte d’une grande beauté, son corps est d’une finesse qui, malgré la bestialité de la scène, rime avec une certaine tendresse. Ses seins droits et son visage d’illuminée tranquille font d’elle une jeune fille superbe. Dans cette danse ancestrale, Amy rejoint la fin d’une vie. Tout comme Mag, elle a besoin du végétal pour en finir et choisir, mais là où l’arbre est devenu un ami, l’autre plante fermentée a poussé Amy vers une mort lente et pénible.
J’étais dans cette solitude que je connais si bien, cette solitude qui m’a construit et dont je suis l’ami. Cette douce quarantaine faisant de moi un homme différent, ce tragique isolement qui coule en moi nourrissant celui qui doute parfois. Je suis cet homme et je suis cet envers, je suis homme et à l’envers. Et c’est dans cette voiture que j’allais passer la nuit. Et dans la vie d’un homme, dormir dans sa voiture peut être synonyme d’échec. J’ai eu peur de cette image, j’ai eu peur de me voir dans cette déchéance de n’être rien d’autre qu’un paumé qui ne sait même plus où aller. Avoir mon âge et être là dans sa voiture, ne pas se donner d’autre issue sera l’une de mes expériences les plus étonnantes. Fuir les humains est chose facile, ne pas avoir peur de leurs regards compatissants, je sais faire aussi. Mais vivre au cœur de son être le plus intime c’était me rappeler une autre image de moi qui hante mon esprit encore. Un seul mot, une seule musique.
« Tu veux que je choisisse quoi ? Vivre ou mourir ? Mais cela fait des années que je suis morte. Je me fous de la vie et j’aime la mort qui coule en moi, je l’aime et elle est mon amie. Tu crois que j’ai peur de mourir ? Tu peux aller te faire foutre avec tes grandes idées. Je ne crois ni en Dieu ni en toutes vos manipulations religieuses. Je n’ai pas peur de mourir…non j’ai peur de vivre ! Laisse moi mourir en paix »
Durant sa transe la tête d’Amy part brutalement en arrière et elle tombe sur ses avant-bras. Son corps est de plus en plus tourmenté et elle semble être attaquée par quelque chose d’horrible. Elle rampe en arrière pour s’enfuir tant bien que mal.
Devant le volant de ma voiture, je me suis assis le plus confortablement possible et j’ai fermé les yeux en écoutant une radio qui diffusait de la musique classique. Très vite j’ai su que je ne pourrais pas dormir comme cela, même si je voulais éviter que l’on me prenne pour un looser, il fallait bien que je m’allonge. La nuit avait le goût âpre de la vérité mais je savais que je ne changerais pas d’avis. Je suis de ces hommes froids et stricts qui prennent des décisions et qui savent s’y tenir. Sur la minuscule banquette arrière, je me suis allongé en chien de fusil, j’ai roulé sous ma tête un imperméable et je me suis trouvé une position plutôt acceptable. Je me suis même senti bien installé. Puis une heure après, le froid est venu me rejoindre et mon oreiller est devenu ma couverture. Je me suis endormi et par petites phases, j’ai su accepter le sommeil. Une nuit dans l’insécurité de la rue où je me suis senti bien et fier de pouvoir atteindre le bout d’un rêve. Je n’étais pas un perdant et si échec il y avait eu dans ma vie, cette nuit là n’avait pas d’autre raison d’être que d’ouvrir une porte… Je devais rester près d’elle et m’ouvrir à ses sens.
Dans la cornée d’Amy s’imprime cette image floue si rapide que son cerveau ne devrait pas avoir le temps de décrypter chaque couleur, la forme sombre de cet objet. Dans son esprit en fuite elle voit des rectangles blancs, souples et légers, qui viennent fouetter son visage. Un flash éblouissant brûle un peu plus sa cornée, elle est complètement troublée comme touchée en plein cœur, tout son corps s’écroule et elle s’évanouit… elle s’évanouit ou bien elle meurt.
À 6 heures du matin j’ai repris ma place au volant, cela faisait déjà une heure que je luttais entre éveil, froid et envie d’aller aux toilettes. Un homme reste un homme, mais j’ai tout enfermé au fond de moi et j’ai juste déplacé mon véhicule pour ne pas éveiller de crainte. J’avais besoin d’un café tout comme j’aurais voulu me passer de l’eau sur le visage mais comme le reste je suis resté sans bouger, patient. J’écoutais les nouvelles du matin et je suçais un bonbon histoire de m’apporter un peu de sucre. Je l’imaginais, elle, son corps dans une serviette dans une pièce en désordre, elle dormait et elle luttait elle aussi, dans un de ces cauchemars qui freinent sa vie. De son coté, lui, était posté non loin de mon ancienne place de stationnement, j’avais donc bien fait d’entendre cette petite voix qui m’avait donné le conseil de déguerpir. Aucun doute sur le personnage ni sur ses intentions, je suis sorti, j’ai remonté la rue sur l’autre trottoir pour pouvoir traverser et m’avancer vers lui. Sans le regarder, le regard sombre des mauvais matins, je suis passé si près de lui que je l’ai bousculé assez violement. Il a commencé à ruminer, alors je me suis vaguement retourné vers lui. Mon air menaçant qu’il ne vaut mieux pas déranger a tôt fait de le faire taire. J’ai continué d’avancer en sachant maintenant à qui j’avais à faire et je suis entré dans le bar. Un café, les toilettes, un soulagement et de l’eau froide sur mon visage, j’étais un homme neuf près à conquérir la destinée de mon autre.
Un homme s’approche du corps d’Amy, avec une grande délicatesse, il installe son corps correctement, les bras le long de son corps. Puis il passe son doigt sur les lèvres d’Amy qu’il recouvre de cette pâte noire qu’il préparait auparavant. Au dessus de son corps il réalise une incantation en émiettant les feuilles sèches d’une branche d’arbre. Puis il cache son corps tout entier dans ces feuillages. Amy est abandonnée, seule et mourante…
Amy est entrée. Elle a fumé de nombreuses cigarettes en prenant son café. Puis plus tard, après avoir été agressée par l’autre type, je l’ai abandonnée seule et mourante. La nuit prochaine, je prévois de dormir encore dans ma voiture mais cette fois-ci, j’aurai un oreiller, un vrai. Et je dormirai non loin de son corps.