L’HOMME ET SON ENVERS
Épisode 26 LE DEUXIÈME HOMME
Des hurlements comme si l’on priait la vie de vous quitter, des hurlements qui déchirent toute raison d’être, une femme crie. J’ai la gorge nouée et j’ai peur comme je n’ai jamais eu autant peur dans ma petite vie. Je sais même que plus jamais je n’aurai peur comme cela. Recroquevillé dans les draps de mon lit, je sanglote en entendant cette femme supplier. Je n’entends pas ces mots mais je sais qu’elle me dit « je veux mourir, aide-moi à mourir s’il te plaît ». C’est la fin pour elle, une fin terrible dans une souffrance qu’aucun homme ne pourrait supporter. J’ai fermé les yeux en espérant ne plus entendre les plaintes de cette femme qui se meurt. Mais bien au contraire j’ai reçu en moi la faculté d’entrer dans l’antre du mal. Je venais de mettre mon premier pied en enfer. Les yeux toujours fermés, j’ai vu, oui j’ai vu, j’ai vu ce que je n’aurais jamais dû voir. J’avais beau serré mes paupières le plus fort possible mais rien n’y faisait. J’écrasais mes larmes et j’ai senti arriver cette envie de vomir, ce goût âcre dans la gorge.
Je suis un petit garçon de huit ans. Je suis dans mon lit et un petit garçon de huit ans ne devrait jamais faire ce genre de cauchemar… Sauf que je sentais bien qu’il ne s’agissait pas d’un cauchemar. Laissez-moi tranquille, je suis un petit garçon !
Entendre était déjà pour moi terrifiant, voir allait devenir insoutenable. Il y avait cette femme allongée, pieds et poings liés à chaque coin d’une table. Une femme nue et avant de voir qu’il y avait deux autres personnes avec elle, j’ai vu comme une espèce de miroir d’elle au dessus de son corps, une sorte d’image d’elle qui flottait. J’ai frotté mes yeux, je voulais essuyer mes larmes et moi le petit garçon de huit ans, j’ai continué de voir cette projection d’elle, juste au-dessus d’elle. Je voulais mieux voir mais je ne voulais pas m’approcher de ce spectacle effrayant. Double vision, d’un coté une femme qui s’éteint dont le corps saigne, la peau gravement marquée par des agressions multiples. Abominable, tenir debout, ne pas m’évanouir ici, l’enfer n’est pas un endroit où l’on a le droit à ce genre de choix.
Un enfant âgé de huit ans qui dormait dans son lit et qui, pour une raison inconnue, est entré dans son cauchemar. Un cauchemar qui n’est pas de son âge, trop violent, trop absurde, un cauchemar qui pourrait bien mettre à mal sa conception de la réalité. Le seul cri de femme que j’ai accepté dans ma vie c’est celui qui est en moi, celui que j’aurais entendu comme un prologue à ma vie. Un cri, une femme et un silence, le tout mélangé dans cette même promiscuité, je ne me souviens de rien et pourtant tout est en moi. Ma maman seule au milieu d’une nature qui donne naissance à un enfant. Le silence d’abord et puis ce cri, seul et unique cri de femme que j’accepte d’entendre tout en ressentant déjà une forte et puissante douleur dans le ventre. Mon ventre, cette enveloppe de tous mes sentiments, comme une poche remplie des autres, tel une éponge retenant chaque soupir, j’ai mal au ventre autant dire j’ai mal en toi car depuis ma naissance j’essaye de trouver qui je suis avant même d’avoir eu l’idée de vivre.
Double vision car il y a cette autre femme qui tourne le visage vers moi. Une femme vaporeuse, flottant et volant, les bras ouverts au dessus de celle qui souffre. Celle-ci paraît tellement différente. Je suis attiré par la couleur de sa peau, si blanche et pourtant si vivante. J’ai vite compris qu’elle était le lien entre la torturée et moi. C’est par cette chose que j’étais arrivé ici. C’est elle qui m’a fait venir dans ce repaire de tous les martyrs. Qu’est ce que je peux faire moi du haut de mes huit années de vie ? Je ne suis rien, rien d’autre qu’un enfant innocent et fragile, sans arme et sans volonté.
Et comme si je ne devais jamais oublier cette scène horrible, deux hommes dans l’ombre sont revenus violenter cette femme. J’ai voulu oublier ces images, je n’y suis jamais arrivé. Pourquoi devais-je être le spectateur d’une violence si gratuite et si pénible ? Mes yeux fixaient l’horreur des gestes de ces hommes et je ne pouvais plus me détacher de cette barbarie. Je devenais cet animal avide de sang et de frayeur. Et comme mon coté obscur prenait le dessus, j’ai senti ses bras sur moi, des bras d’amour, elle entourait mon petit corps d’enfant avec ses bras plein d’un amour magique et j’ai pleuré. Une vague de chaleur a rempli mon corps et je me suis entendu dire « je ne vous laisserai jamais faire, bande de pourriture » avec dans la voix une assurance et un sang-froid qui en aurait refroidi plus d’un. Les deux hommes ont tourné leurs têtes vers moi, cherchant où je pouvais bien être caché. Puis ils sont venus vers moi, l’un avec un objet tranchant, l’autre avec un morceau de tissu souillé de sang. J’ai fermé les yeux et j’ai senti des larmes réparatrices sur mon visage. La peur était en moi avec cette nouvelle sensation de force. Je me suis retrouvé assis sur mon lit en état de choc, je n'osais plus bouger, tout juste respirer. Ainsi ma vie d'enfant s'est arrêtée brusquement à l'aube de ma neuvième année et je devais supporter tout au fond de moi la folie des hommes. Je n'ai plus jamais regardé les hommes de la manière. Pire encore je ne les regardais plus et je faisais semblant de vivre à leurs cotés. L'homme était devenu une espèce de pourriture infecte qui allait commettre les pires choses et, à huit ans, je savais déjà que je serais obligé d'en tuer au moins un...peut être plus.
C'est dans une éducation religieuse que je suis devenu moi aussi un être malfaisant, l'image de Lucifer brûlait mon âme. Les hommes mauvais iraient en enfer, les voleurs, les violeurs et les tueurs brûleront avec le démon. Et moi, depuis l'âge de huit ans, je savais que je tuerais, donc je serais jugé par Dieu. Je suis mauvais, je suis le mal...ainsi fût construite mon enfance, mon adolescence et ma vie d'homme.
« Je ne vous laisserai pas faire bande de pourriture ». Cette phrase résonne en moi depuis ce premier cauchemar et pendant plusieurs longues années je n'ai pas cherché à en savoir plus. J'ai angoissé durant une éternité avant de pouvoir retrouver un semblant de sommeil. Retrouver cette femme dans sa souffrance, revoir ces hommes et leurs folies, tout cela provoquait une peur viscérale qui me paralysait. A aucun moment je n'ai eu le désir de revoir cette scène dont j'ai effacé un élément qui aurait pu être utile pour replonger dans cette horreur... Les deux hommes portaient un uniforme qui était sans équivoque ! Sauf qu’à huit ans j'étais loin de penser que tout ceci pouvait avoir vraiment lieu. Nous, petits sauveurs du monde, nous les américains, tout comme une bonne partie de la population européenne, nous préférions croire que tout cela était une folie impossible...
C’est plusieurs années plus tard que j’ai prit conscience d’une image enfouie dans les méandres de mon cerveau. Je ne sais comment ni pourquoi je suis arrivé dans ce cinéma. Je sais juste que quelque chose m’avait appelé à l’intérieur et pour quelqu’un qui n’est pas passionné par cet art-là, j’avais pourtant senti une exhortation à obéir « entre et regarde ». Je suis entré dans cette salle et j’ai regardé. J’ai vu ce que mon esprit ne voulait plus voir et j’ai compris que j’allais rêver à nouveau très vite. Dans cette violence en moi il y avait le souvenir vivant de cette femme criant toujours et encore. Le film que je venais de voir s’intitulait « La liste de Schindler » Pour un amateur de musique classique comme moi, le son du violon est entré dans un de ces souvenirs ravageurs qui aura tué mon enfance. Je suis sorti de là comme un halluciné, mes jambes me portaient mais mon esprit venait de faire marche arrière. Remontant toutes ces années pour vivre ce drame puissant, je me suis allongé avec dans la gorge le goût âcre que mon enfance avait su enfouir. J’ai tourné une bonne partie de la nuit entre l’envie d’oublier à nouveau ce souvenir et la peur de devoir y faire face. Impossible de dormir, je ruminais, je transpirais et j’avais beau boire de l’eau, le relent dans ma bouche devenait acide et menaçant. Puis il m’est venu l’image d’un livre ouvert, il avait été écrit par un illustre auteur français, Jean Cocteau, ce livre était tiré du film Orphée, et j’étais tombé sur cette phrase « Les miroirs sont les portes par lesquelles la mort va et vient » Un livre ouvert, une phrase et moi qui m’endort…Et pour la deuxième fois le cinéma me pousse dans la folie d’un cauchemar horrible.
Je suis dans un couloir entre deux portes, je ne suis plus un enfant de huit ans, je suis un adulte. Un couloir crasseux, mal éclairé, dans un sous-sol qui me paraissait démesuré. J’essaye de faire le point car je sais que je retiens encore en moi l’illusion de pouvoir oublier tout ceci. Oublier quelque chose que je n’ai pas vécu, oublier la scène terrorisante d’un cauchemar. Deux portes et je sais pertinemment qu’une femme vit un calvaire derrière l’une d’entre elles. Sans que j’ai le temps de choisir celle de gauche s’ouvre dans un silence étonnant. J’aurais pu m’attendre à un grincement machiavélique, mais non, la porte a glissé dans un souffle. Je suis entré et un homme agacé est venu vers moi, il est passé juste à coté de moi sans me voir. Il s’est posté dans le couloir puis, avec hargne, il a claqué la porte en revenant dans son univers de torture. La femme était allongée, elle respirait mais elle n’était plus consciente. J’ai cherché au-dessus d’elle son image, le double d’elle, mais il n’y avait plus rien. L’homme était seul avec sa proie. Cet homme dans son uniforme d’un noir intense, de longues bottes brillantes et ce bandeau sur la manche gauche de sa veste ouverte, rouge, blanc et noir. Une croix gammée noire dans un cercle blanc sur fond rouge, l’homme était un SS Allemand. Je retrouve en moi cette phrase « Je ne vous laisserai pas faire bande de pourriture » Avais-je la possibilité de lui rompre les cervicales en prenant le temps de le faire souffrir ? Je voulais qu’il entende ces petits craquements dans la nuque, je voulais qu’il sente ces petites fissures, je souhaitais qu’il souffre pendant une éternité. L’empêcher de respirer tout en lui conservant la faculté de vivre pendant un éternité courte, je voyais mes doigts entrer dans sa gorge jusqu’au sang.
Le téléphone s’est mis à sonner et cela m’a permis de me retrouver. Je n’étais certainement pas là pour lui rompre le cou. Nous n’étions pas dans la même dimension même si j’étais convaincu de pouvoir lui faire regretter ses actes. Je n’étais pas là pour cela ! Ce cauchemar fait par un enfant de huit ans avait une autre raison d’être ! Et cela devait forcément avoir un lien avec Leïla, Amy, Diego et tout les autres, mais lequel ? Que se cachait-il dans cette scène de torture ? Qui était cette femme ? Où était le deuxième homme ? Autant de questions sans réponses, je pouvais torturer cet homme à son tour et le faire parler en lui arrachant un morceau de l’épaule avec la force de mes dents. Me voir ainsi, son propre sang coulant sur mes lèvres devrait suffire à le faire parler. Mais tout au fond de moi je ne voulais pas devenir comme ce résidu d’homme, je ne voulais pas me résoudre à cette violence. Elle avait un autre goût que celui de mon enfance et elle pourrait sans aucun doute assouvir ce désir de vengeance. Mais à aucun moment je n’aurais toutes les réponses et toutes les implications de tout ceci. Il est allé répondre au téléphone mais je ne comprends pas l’allemand, le rêve a ces limites et la traduction était en option. Ma bêtise cruelle m’avait fait oublier que je voulais le faire parler sous le supplice sans jamais rien comprendre à ses implorations. Je l’aurais tué et je serais resté dans l’ignorance. Il est sorti de la pièce et avant de le suivre j’ai recouvert le corps de la femme avec un drap. Je pouvais donc bien interagir dans cette scène. Je l’ai vite rattrapé dans le couloir et il a ouvert la deuxième porte. La vérité est derrière cette deuxième porte. La vérité est le deuxième homme.