Je suis né en 1976, le 18 novembre à 14h35 dans cette superbe ville qu'est Alger. Je m'appelle Naïm et c'est avec la peur au ventre que j'arrive dans cette nouvelle vie. Je n'aurais jamais cru devoir quitter mon pays pour venir dans le vôtre. Mais bon me voilà, je n'ai pas trop envie de vous raconter l'horreur de ma vie... J'aime mon pays d'origine et je l'aimerai plus que tout au monde mais ce que j'ai fait est abominable et je ne pourrai jamais m'en détacher et ce n'est certainement pas en vous racontant mon histoire que je réussirai à exorciser mes péchés. Dieu s'en chargera bien assez vite, il me punit déjà en m'obligeant à fouler votre terre. C'est pénible, mais si mes mains saignent, si mon corps souffre c'est surtout de devoir oublier qui je suis et surtout qui j'aurais pu être il y a 7 ans. J'ai la haine de ces meurtriers qui s'effacent pour ne pas exister. J'ai la folie de ceux qui ont connu ces guérillas fratricides. Je ne suis rien d'autre qu'une arme au bout du bras de Dieu. Je suis celui qui a combattu contre ces belligérants, vous savez ce pays anti-islamique et pourri par l'argent. Alors ne venez surtout pas vers moi avec vos grandes phrases et vos futurs égoïstes.
Je suis ce que je suis et si je suis ici c'est certainement pour perpétuer un combat sanglant. Ils ne m'ont rien dit mais mes ordres sont clairs, je me fais tout petit et je vis la vie que l'on m'a commandée de vivre.
Je suis Naïm, un beur parmi tous les autres, je vais me fondre dans votre racisme bien français et je vais disparaître derrière votre antipathie. Je vais travailler dans une petite épicerie. Mon oncle a en effet l'intention d'ouvrir une supérette plus grande et il avait besoin de quelqu'un, alors même si j'étais contre l'idée de venir en France, me voici aujourd'hui dans le Lot et Garonne.
Vous vous demandez peut-être pourquoi j'ai si peur alors que j'ai déjà causé tant de terreur ? Comment un type de ma trempe peut-il avoir les tripes à l'envers juste parce qu'il arrive dans un pays inconnu avec une mission inconnue. Je vais vous répondre sans réfléchir... tout simplement parce que je sais que je vais faire la plus grande faute de ma vie. Oui je sais déjà que je vais devoir trahir ! Et la trahison chez nous se termine par une gorge tranchée nette jusqu'aux cervicales. Voilà pourquoi je suis transi par ce pressentiment !
En arrivant dans la gare d'Agen j'avais toujours les yeux pleins de ces images étonnantes que votre pays offre. Depuis ma traversée de la Méditerranée jusqu'à mon arrivée à Villeneuve sur Lot j'ai vécu chaque minute comme si j'étais un autre homme... presque un enfant. Émerveillé par ce que je voyais, comment ai-je pu vivre autant de sentiments interdits sans en ressentir les effets pervers d'être déjà un traître. J'ai failli même penser que j'étais un homme heureux de vivre tous ces moments si bons. Le cerveau formaté, transformé pour tout rejeter de votre culture, j'ai réussi malgré tout à vivre avec mes yeux pour lire dans mon coeur une information qu'un souvenir semble me donner, des bribes d'image d'un amour maternel...
Oh oui je sais vous êtes tellement dans votre insolente petite existence que vous ne savez plus lire dans les vies. Faut-il être comme je le suis, un homme à l'envers pour voir ce que vous ne voyez plus. Devrais-je dire ce que vous ne voulez plus voir ? Il est tellement plus facile de classer les bons et les mauvais juste d'un coup de jugement trop primitif. Un tueur est forcément mauvais et donc par naïveté de votre part Leïla est une jeune fille qui baigne dans cette pseudo pureté du « bon ». Je ne vais même pas pouvoir vous contredire. Pas assez d'information et surtout pas envie de vous donner les cartes pour toucher du bout de votre âme déformée la sincérité qui se cache derrière ces deux personnages.
Primitif n'est pourtant pas une si mauvaise posture pour comprendre les hommes et les femmes que nous sommes. Si nous pouvions retrouver les odeurs des corps, ces fragrances qui vont de la peur au bonheur si différentes, ces effluves que nous dégageons nous serions des êtres plus évolués. Si nous pouvions entendre le bruit des arbres que le vent caresse ou le simple souffle de l'animal tapi dans son terrier notre intelligence serait décuplée. Et si nous pouvions retrouver cette sensation primitive de prendre le temps de regarder la nature, les animaux et n'en consommer que le strict nécessaire notre façon de digérer n'en serait que meilleure et donc notre façon de penser n'en serait que plus juste.
Primitif, primaire, sauvage, la vérité vraie se cache bien derrière ce que nous avons été pour devenir enfin ce que nous devons être vraiment au lieu de faire semblant d'être des hommes évolués.
Leïla et Naïm sont des êtres différents de vous et dans cette étonnante singularité de notre monde ils sont pourtant pareils... oui pareils que vous et moi. Sauf qu'ils sont animés par une chose qu'ils n'ont pas encore trouvée sur leur chemin, juste un déclic intérieur, juste un petit branchement vers cette chose étrange qui va transformer leurs univers.
Vous pouvez partir ou revenir de vacances... vous pouvez faire vos tâches quotidiennes comme des cafards anxieux... vous pouvez vivre pour gagner de l'argent dans vos petites maisons aux multiples excès... vous pouvez faire semblant de consommer ou pire encore faire semblant de vivre ou d'aimer... Je vais bien finir par entrer en vous pour massacrer ces habitudes qui vous obsèdent et qui vous limitent. Vous n'êtes finalement pas grand chose car vous croyez être ce qui est bien pire que de vouloir devenir.
Alors puisque vous avez choisi votre destinée ! Puisque vous avez décidé de me laisser voler vos vies pour en faire ce que je veux, je vais, moi l'homme à l'envers, vous bousculer comme jamais vous n'auriez souhaité survivre. Vous allez pleurer, crier, hurler jusqu'à vouloir mourir mais vous irez là où moi je vous ferai aller. Et si dans une folie bien humaine vous décidez de choisir votre libre arbitre pour changer le cours de votre destinée alors je vous laisserais vous perdre et je vous regarderais souffrir bien plus encore. Vous me croyez vicieux alors que je suis bien pire encore car la haine ne m'habite pas... elle ne m'habite plus devrais-je dire. Mais je ne serais pas devenu cette homme à l'envers si je n'avais pas su dépasser ce cap futile de la simple haine pour corriger le monde.
Maintenant vous pouvez fermer les yeux car celui qui est en vous vient d'atteindre sans le savoir son premier sentiment venu du plus profond de ses souvenirs primitifs... Vous n'êtes plus complètement humain, ni homme, ni femme... ce que vous êtes risque de devenir obsédant mais c'est trop tard vous ne pouvez plus faire machine arrière...