Nadillia avait 21 ans et elle était encore plus belle que je n'aurais pu l'imaginer dans mes rêves les plus fous. Je venais de faire ce voyage vers un passé qui rongeait mon coeur. Revenir au tout début, là ou j'étais devenu ce petit garçon aux allures fanatiques. Depuis quelques jours, j'avais réussi à me persuader que même si elle ne me reconnaissait pas, même si elle ne se souvenait pas de moi, ou même si elle était en colère contre moi... Et bien ce voyage était une étape obligée pour aller jusqu'au bout de cette aventure. Rien ni personne n'aurait pu m'arrêter. Depuis le tout début j'étais animé par cette flamme dans mon corps et, à quatorze ans, j'avais trouvé en moi cette force incroyable de m'échapper et d'aller à l'autre bout du monde pour y accomplir un acte complètement décalé, et pourtant si juste.
Il n'y a pas d'aventure plus humaine que celle que je viens de vivre. Et je n'ai rien inventé, je n'ai fait que reproduire ce qu'un coeur peut crier dans l'infinité d'un silence cruel et si nourrissant. J'étais juste un enfant en mal d'un amour et pour que je comprenne cet amour-là, j'avais quitté celui qui naissait dans la fibre de mon âme.
Quand je l'ai retrouvée au bout de toutes ces années, Nadillia était exactement là ou elle devait être, et elle était d'une beauté débordante. J'avais envie de courir vers elle. J'avais envie de lui dire tout ce que j'avais vécu et de lui demander pardon. Je voulais la prendre dans mes bras, je voulais déjà embrasser ses lèvres et l'aimer plus fort qu'un homme ne peut aimer une femme. D'ailleurs, tout au fond de moi, je savais bien que je n'étais plus vraiment un homme seulement humain... J'avais compris ce qui se tramait en moi. Et il n'était pas absurde de penser que j'étais le prochain sur cette liste généalogique.
Il y a quelques heures, je m'étais posé sur cette terre qui m'avait vu naître. J'avais payé mon billet retour et j'avais traversé l'océan seul cette fois-ci, en imaginant des dizaines et des dizaines de scénarios plus différents les uns que les autres. J'avais tenté d'écrire des dialogues improbables, cela me rapprochait de plus en plus de cette vraie vérité. Cette chose indéfinissable qui bat en moi pour elles. Rien n'aura jamais eu plus d'importance que l'amour de ces femmes en moi. Mes passions d'elles font de moi un homme qui croit à un idéal absolu. L'avion qui me ramenait me semblait fendre l'air dans un silence étonnant, tellement mon esprit était ailleurs.
J'étais sorti de l'aéroport, j'avais pris le bus tout comme je l'avais fait en sens inverse. Et je revoyais en moi ce petit garçon complètement illuminé qui avait ce truc impossible et invisible entre les mains. Je n'avais même pas eu peur, je n'avais jamais remis mes rêves en question. Ce petit garçon-là était un petit être avec une sacrée dose de passion en lui. Moi j'étais fier de lui. Oui j'étais fier de moi, tout comme j'étais transi de peur à l'idée de devoir me retrouver maintenant devant ma mère puis devant Nadillia ensuite. Mais telle était ma destinée et je n'allais pas faire marche arrière aujourd'hui. Le petit homme était devenu un homme qui lui même deviendra quelque chose d'autre très bientôt...oh oui très bientôt, le processus est en marche depuis tant d'années déjà.
Quand je m'étais rapproché de mon ancienne maison j'avais eu une forte pression dans les tempes. C'était comme avoir un mal de tête mais qui, au lieu de vous faire souffrir, vous ouvre à la vie. J'avais le cerveau en ébullition et ce mal de tête était une raison de penser que mon évolution était réellement en route. Je revoyais la fenêtre de ma chambre et toute ces nuits à regarder les étoiles en pensant que nous ne sommes que de minuscules grains de sable qui pourraient enrayer la machine de la vie... Sauf que des fois, il existe des grains de sable rebelles qui enrayent oui, mais pour que le chemin du mal ne puisse pas passer. Et pour un pauvre petit américain formaté à croire en Dieu je n'aurais jamais vu le mal avec des yeux pareils. Le bien est le mal. Le mal hais le bien. Et au delà des bons jeux de mots, il y a avant tout, le jeu de la vie.
Je la sentais dans la maison, assise devant son bol de café fort, avec son morceau de pain de la veille finement recouvert de sucre vanillé. Ma maman et son petit déjeuner préféré, instant de quiétude et d'une sérénité qu'elle méritait depuis si longtemps maintenant. Depuis toutes ces années je n'avais jamais senti ces odeurs vanillées. Même Jane qui fut bien plus qu'une simple magicienne de la vie n'avait pas su remplacer la sensation des caresses d'une mère sur mes cheveux. Je m'étais avancé pour entrer dans la maison et j'avais soudain eu une douleur violente dans le ventre. C'était comme avoir le trac juste avant de mourir. Sauf que je ressentais que c'est elle qui pourrait être morte. Elle pourrait être partie, sans moi, me laissant là, tout comme je l'avais fait pour elle. Envolés la vanille et l'amour d'une mère et c'est l'éternité qui se rirait de moi, d'avoir cru à un monde meilleur tout en laissant mourir sa mère sans son fils chéri. Je me vis à genoux sur sa tombe, déversant toutes les larmes de mon corps. Je m'entendis la prier de me pardonner. Et je la vis s'avancer vers moi en me tendant la main. Elle était là pour de vrai, avec un sourire rayonnant et pas la moindre rancune. Elle avait l'air si heureuse de me voir enfin que je m'étais jeté dans ses bras et je l'avais serrée tout fort contre moi. Des larmes envahissaient mon visage et je retrouvais cette force qui me manquait tant. Il me suffisait d'être tout contre elle pour recharger mes piles. Comment pouvait-elle ne pas m'en vouloir ?
SUSAN : Tu as fait bon voyage ?
DIEGO : Maman... je suis parti depuis des années.
SUSAN : Oui 7 ans. 7 ans, trois mois, quatre jours, une heure et... (elle regarde sa pendule) vingt trois minutes. Alors, tu as fait bon voyage ?
Susan n'est ni sarcastique, ni bouleversée, elle semble simplement sûre d'elle et pleine de délicatesse pour son fils. Elle prépare un bol de café coupé avec du lait frais puis deux nouvelles tartines avec une fine couche d'un miel brun. Diego la regarde faire comme s'il était sur une autre planète.
DIEGO : Tu sais pourquoi je suis parti ?
SUSAN : Bien sûr ! Tu veux deux où trois tartines ?
C'était un nouveau Diego dans la peau d'un homme face à cette mère dont le coeur déborde d'une attention bienveillante. Ainsi, il existe un monde où un enfant de quatorze ans peut disparaître sans donner aucune nouvelle pendant de longues années. Il existe un monde extraordinaire où les choses reprennent exactement au même moment. Ce petit déjeuner est la copie conforme de celui qu'il aurait pris avec elle il y a sept ans. Le même petit déjeuner avec les deux même personnes, dans la même cuisine, avec cette chose indéfinissable qui fait que l'un et l'autre des protagonistes ne sont plus du tout les mêmes.
DIEGO : Maman... je t'aime tu sais.
SUSAN : Je t'aime aussi mon petit Dieg.
La vie, je ne vous dirais pas qui l'a inventée, mais chacun d'entre nous vivra son instant impossible. Celui dont on croira ne jamais en respirer l'essence. Celui qui restera à jamais inconcevable dans la réalité. Pourtant, Susan et Diego sont en train de vivre cet instant-là. Alors, au lieu de vous répéter toute votre vie qu'un instant pareil est impossible... le jour où il arrivera, n'oubliez pas de le vivre jusqu'à en connaître ces saveurs magiques. Ils restèrent ainsi durant de longues minutes à prendre un simple petit déjeuner.
SUSAN : Tu es revenu pour elle ?
DIEGO : Je suis revenu pour toi aussi Maman.
SUSAN : Diego, je ne suis pas assez vieille pour ne plus lire dans tes yeux.
DIEGO : Tu sais où elle est ?
SUSAN : Avant que tu m'abreuves de question sur elle je vais te dire deux choses, je ne te dirai absolument rien sur ce qu'elle est devenue !
Puis Susan se lève pour commencer à débarrasser la table. Diego reste sur sa faim. Il a tellement de questions en lui. Comment va Nadillia ? Est-elle mariée ? A-t'elle des enfants ? A-t'elle cherché à en savoir plus sur lui ?
DIEGO : Tu devais pas me dire un deuxième truc ?
Susan se tourne vers lui, elle sort de la poche de son tablier un petit morceau de papier griffonné qu'elle tend à son fils. Le petit mot est là, dans son tablier, comme si elle savait qu'il serait là aujourd'hui. Tout comme il y avait son miel préféré sur du pain avec une bouteille de lait frais... En était-il ainsi chaque jour depuis son départ ? Diego est bien trop occupé pour se poser toutes ces questions pertinentes. Trop occupé ou trop amoureux, mais l'amour n'est pas de ces choses que le trop accompagne. Trop d'amour dans le coeur d'un garçon de quatorze ans tout comme il y a trop d'amour aujourd'hui dans le coeur d'un nouvel homme. Un trop optimiste fait d'un amour qu'un monde utopiste fera naître pour que Diego sache vivre et oublier un peu le reste de sa quête. Un amour d'un trop généreux et affectueux mais un amour qui devra se soumettre à un autre impossible.
SUSAN : Bonne chance mon fils...
Et Susan passe sa main durant de longues minutes dans les cheveux de son fils pendant qu'il vide toutes les larmes que contient son corps d'homme amoureux. Ainsi il existe bien ce monde fait d'amour. Et bien au delà de chaque instant fantastique, il vous faudra toujours le payer ensuite. Car il n'est pas tout de vivre pleinement les minutes, il faudra les rendre à la vie, les rendre aux autres pour que la destinée des instants magiques puisse continuer pour l'éternité. Ce n'est pas une de ces chaînes stupides envoyée par mail et vous n'aurez ni les cheveux jaunes ni la poisse si vous décidez de ne rien faire. Cela s'appelle le libre arbitre, les chemins croisés peuvent être la source de bien d'autres découvertes dont vous êtes le seul à choisir la route.
Juste un petit bout de feuille avec juste quelques mots, et ainsi va la vie.
Diego et son petit mot. J'ai vu tout ce que j'ai vu mais j'ai su voir bien plus encore en fermant les yeux. Ce petit drôle et son rêve dément, je l'aime depuis toujours, sa vie, sa folie et son coeur de terrien en génie. Diego et sa découverte macabre aura su un jour ou une nuit écouter le son d'une Terre, la sienne. Diego, un primitif du futur qui sait se servir de son âme, de ses yeux, et de son corps pour avancer dans une direction, juste pour en faire retentir une réalité débordante. Juste un petit mot, jalousement protégé pour que retentisse le son de la vie.