Je me souviens dans quel monde je suis née. Je me souviens de l'avoir aimé instantanément. Je me souviens de m'être sentie si différente. J'ai voulu moi aussi mourir pour échapper à toutes ses folies. J'ai voulu ne pas croire à ce qui brillait dans mon corps et dans mon coeur. Je voulais être comme toutes les jeunes filles de mon âge. Je voulais voir la vie avec des yeux baignés dans une normalité qui n'était plus la mienne. Ce corps dans lequel j'étais me paraissait si fragile, si inutile... Pourtant j'ai tenu bon et à chaque instant de ma vie où il m'a été donné de remettre en cause mes facultés, j'ai pris le temps de la sérénité... J'ai su lire en moi. Vous savez, c'est comme lire un de ces bons bouquins dont on ne peut plus échapper. Et toute notre vie durant il reste comme une source à notre vie. Vous n'avez pas encore trouvé votre livre ? Cela viendra, j'en suis sûre, tout comme je suis sûre d'avoir fait le bon choix de vivre dans cette destinée extraordinaire. Comment ai-je fait pour aimer ce monde tout en haïssant ce que je devenais ? C'est ainsi, je devais accepter cette dualité, c'est un peu mon yin et mon yang. L'objectif étant de toujours rester sur cette limite invisible entre le côté nébuleux et le côté ténébreux de notre âme. Ce n'est pas facile durant les premières années, puis petit à petit on maîtrise un peu mieux notre outil cérébral pour, plus tard, bien plus tard, accomplir des actes incroyables.
Il m'a fallu aimer ce monde au-delà des choses, des êtres et de toutes les terres différentes. Il m'a fallu sentir les choses, les sentir en moi. J'ai dû ressentir en moi la dureté de la pierre, la froideur du minéral. Ce fut comme avoir les os immobiles avec cette transe qui vous fait devenir un inorganique ancestral avec la marque d'une formation, celle de la Terre. Combien de petites filles ont eu ce surnom si doux de « Petite Fleur » ? Mais combien d'entre elles ont vécu sur une tige avec la sensation du vent sur chaque pétale ? Chaque goutte de pluie était comme une complainte vitale. Je fus une fleur au milieu d'une prairie, libre et dans cette impossibilité de bouger autrement qu'avec le souffle de la terre. Minéral, végétal et comme de bien entendu mon corps est passé par l'animal. Pauvre petite fleur devenue une hyène déchirant la viande, la puanteur d'un chien de prairie avec de la bave sanguinaire. Animal crapuleux ? Non, animal avec cette même liberté de vivre sur une même planète, juste partage entre trois états différents, minéral, végétal et animal.
Je suis la femme à l'envers et j'ai eu cette chance étourdissante de rencontrer mon enfant avant qu'il ne vienne au monde. Aujourd'hui je sais que c'est une chance mais au moment où il m'a été donné de vivre cet instant impossible, j'ai pensé que l'enfer était un jeu bien plus terrible qu'un cauchemar horrible. Je savais bien tout au fond de moi que j'allais vivre des heures dans l'horreur mais à aucun moment dans ma vie je n'avais pu imaginer le pire des scénarios.
Une femme à l'envers, cela ne vous dit rien ? Il faut aller me chercher dans ces images les plus monstrueuses d'un monde fait d'inhumains.
Tu te souviens du premier goût qui t'arrive à la bouche ? As-tu le souvenir de cet air qui fait exploser tes poumons ? Te souviens-tu de cette vision trouble et irréelle ? Qui, à part moi, pourra se souvenir de tes propres souvenirs ? Tes premiers souvenirs, ceux que ton cortex tout neuf a gentiment rangé dans l'un de tes premiers tiroirs. Car, si j'ai réussi à te rencontrer avant ta naissance, c'est bien parce que toi aussi, tu m'as vue dans un passé terrifiant. Si je m'étais laissée aller à mourir, alors jamais nous n’aurions pu nous voir à cet instant. Tu vois, chaque connexion d'un monde, qu'il soit réel ou bien irréel, a une importance capitale. Trop de personnes ont rangé les rêves dans cette case du chimérique et les rêves sont pourtant une part de nous-même, d'une autre face d'un monde. J'ai tenté mille fois de rejoindre le moment où nous nous sommes rencontrés. Mais cela était impossible car la marque était gravée dans une répulsion difficile à reproduire.
J'ai rencontré ton père au beau milieu de nulle part, au beau milieu d'un désert américain, il n'y avait personne d'autre que nous deux et une chaleur torride. La température devenait tout aussi invivable que cette fusion d'un cœur, le mien, vers celui qui allait devenir ton père. J'ai vu ses gestes, j'ai vu ses yeux et bien plus fort que tout, j'ai entendu sa voix dans ma tête. Juste au moment où il m'a regardée. Oui, c'était totalement incongru d'être là alors qu'il n'y a pas âme qui vive dans ce désert chaud et inhospitalier. Son visage s'est tourné vers moi et j'ai clairement entendu son âme me parler « tu es la femme de ma vie mais jamais je n'oserai te le dire ». J'ai essuyé mon front plein de sueur et je lui ai dit que je voulais prendre avec lui tout le temps de ma vie pour ne pas lui répondre. Et plus jamais nous ne nous sommes quittés.
Diego était debout, planté devant un fastfood. Au fond de la poche de son pantalon, il caressait le petit bout de papier pour prendre son courage à deux mains. Il avait une nouvelle fois quitté sa maman pour prendre un bus et il était allé exactement à l'adresse indiquée sur son papier, à plusieurs centaines de kilomètres. Là, à quelques mètres de celle qui est gravée dans son coeur, il déplie à nouveau le message puis il lit à nouveau l'exactitude de l'adresse et plus terrifiant encore, la phrase marquée juste en dessous « elle ne sait pas que tu es en vie ».
Et là, au milieu de son nulle part à lui, les larmes montent et il se sent soudain dans une culpabilité difficile à gérer. Que fait-il ici ? A part faire du mal à quelqu'un qu'il a abandonné depuis si longtemps. Il a beau essayer de faire le point, sa mère lui a confirmé que le message ne venait ni de Nadillia, ni d'elle, et que chaque chose devait se vivre à l'instant présent et pas dans une espèce de purée à tous les temps. « Bonne chance mon fils ». Le plus religieusement possible il replie cette missive étonnante et, sans essayer de trouver d'autre raison, il s'avance et entre dans le restaurant.
Cet explorateur perdu dans un désert s'appelait Sébastien, l'ironie de son sort fait de son prénom quelqu'un de français mais avec un nom bien anglais. Mon Sébastien a lui aussi toujours aimé la France mais il a payé très cher ses choix et son engagement dans notre amour et nos professions. Ton père était un brillant professeur d'université, un peu visionnaire, un peu cinématographe et par-dessus tout un passionné de la terre, de sa géologie et de sa biologie. Oui il aimait enseigner, il aimait raconter les histoires de la Terre mais jamais il n'a abandonné sa vraie destinée. Celle de trouver sa version de la construction moléculaire de l'homme. Ton père oui, Sébastien James, était une sommité en matière de molécule, de particule et d'atome, et il était connu de part le monde entier. Et moi, je l'ai trouvé au milieu de rien, dans un tout qui a fait notre histoire d'amour. Et chaque jour de ma vie, j'ai remercié ma destinée de m'avoir poussée vers lui. Chaque jour, une pensée allait vers cette chose inconnue qui a voulu nous jeter dans les bras l'un de l'autre. Oh, je sais bien aujourd'hui que le hasard est un joli mot qui cache bien des choses inappropriées à cette rencontre magique. Malgré toute la monstruosité de notre vie en France, je l'aime plus que tout au monde, jusqu'à ce que tu arrives dans ma vie...
Je me suis assis à une table avec l'estomac tellement noué que je ne savais pas quoi commander pour faire bonne figure. En entrant j'ai cherché une serveuse, d'abord derrière le comptoir, puis dans toute la salle. Mais il n'y avait qu'une vieille dame sirotant son lait fraise à une table tout au fond. Elle m'a regardé et j'ai eu l'impression qu'elle se moquait de moi. Je cherchais encore quand, enfin, en m'asseyant sur une banquette, j'ai entendu un bruit derrière moi. J'avais cette appréhension de la décevoir encore et encore. Nadillia allait-elle me reconnaître ? En regardant la fameuse serveuse, j'ai presque sursauté car j'avais devant moi la vieille dame avec sa paille dans la bouche et son verre à la main. « Tu as la tête de quelqu'un qui cherche une serveuse, toi l'amoureux ! » Me faire tutoyer était une chose mais je n'arrivais pas à comprendre comment elle avait fait pour lire en moi et sans que je ne puisse lui répondre quoi que ce soit, elle s'est assise face à moi. C'était un peu comme dans un film décalé à la David Lynch où la réalité percute la folie d'un rêve absurde, mais le pire était à venir.
LA DAME : Monsieur le beau prince a fait bon voyage ?
Et elle a éclaté de rire. Pauvre, elle l'était, c'était certain mais dans son esprit et son allure paumée, je lisais une vérité étonnante. Oui j'étais fou amoureux. Oui je venais de faire un immense voyage à travers le monde et le temps. Mais comment le savait-elle si ce n'est que Nadillia se soit transformée en une dame âgée à l'esprit que l'on pourrait croire dérangé.
LA DAME : Tes cloué hein mon Diego !!
J'ai compris que je devenais fou et que mon esprit m'échappait. J'ai compris que j'allais pleurer ou rire dans une démence pour accompagner celle de la vieille dame. J'ai compris que je ne comprendrais jamais.
Vive la vie. Viva la vida et qu’elle puisse faire de nous des êtres avec une autre façon de faire, voilà ce que répétait ton père quand il doutait de lui. Et douter, il n'a pas arrêté de le faire durant toute une partie de sa vie. Sans moi, il n'aurait pas réalisé le quart de sa destinée. Ne te méprends pas, je ne suis pas en train de te dire que sans moi il n'aurait rien fait ni rien trouvé. Je dis simplement que grâce à notre alchimie commune, il a posé son esprit librement entre mes mains et il a pu sereinement, dans une folie terrorisante trouver le destin d'une terre en perdition. Et le pire encore une fois c'est qu'il devait porter le lourd fardeau d'en être le révélateur. Einstein est associé à la bombe nucléaire et ton père à l'extinction de la vie sur terre. Et tu te demandes pourquoi tu t'es pourri ta propre vie avec ce qui coulait dans ton sang ? Je sais, nous étions soit complètement fous nous- mêmes, soit extrêmement naïfs de ne pas l'avoir imaginé avant de l'avoir devant nous. Je ferai une petite pirouette en te disant simplement qu'à force d'être dedans, on finit par ne plus voir l'évidence.
Sur ma table de torture j'ai vu ce que j'étais vraiment et ce que je pouvais faire de mon corps. C'est vrai qu'une nuit durant mon adolescence mon corps s'était échappé. J'étais comme morte dans mon lit et je volais au-dessus de moi. A aucun moment je n'ai douté de ces quelques minutes. Je volais au-dessus de mon propre corps. Moi et mon double. Ainsi, il était facile d'avoir cette étiquette de femme à l'envers. Cette image de moi, comme dans un miroir, sauf que cette image avait une vraie raison d'être. Et au-delà du simple reflet elle avait elle aussi sa vie et sa façon d'interagir sur la vie. Ce que ne peut pas faire l'image d'un miroir, mon double pouvait lui, pénétrer la vie en quittant la mienne. Quand ils m'ont torturé le corps, ce fut mon seul et unique échappatoire pour ne pas mourir. J'avais été préparée dans mon adolescence à sortir de mon corps pour aller te chercher pour venir NOUS sauver. Je sais que tout cela pourrait paraître démentiel mais c'est la pure vérité. Je suis allée chercher mon fils qui n'était pas encore né pour réparer ce qui n'était pas encore découvert. Avec ton père c'était comme si nous formions le bien et le mal. Mais ne crois jamais que j'étais le bien et qu'il était le mal, c'est bien plus compliqué...
Sur la pierre tombale de ton père, tu pourras lire nos deux prénoms, Sébastien et Jane, car quand il est mort, une partie de moi a cessé de vivre. Ce qu'il restait de moi après son départ, je l'ai partagé en deux et aujourd'hui je suis venue te donner ce qu'il te revient. J'ai déjà offert l'autre partie à un être fabuleux. Je m'appelle Jane James, et comme l'association de mon prénom et du nom de ton père paraissait quelque peu bizarre, nombreux sont ceux qui m'ont appelé Gigi. Je préférais nettement Jane.
Voilà, je ne sais pas trop comment j'ai finalement réussi à vivre. Mais aujourd'hui je suis une bien vieille Jane, et tu ne m'en voudras pas si je dois songer à m'en aller moi aussi. Avec tout ce que j'ai vu de la vie, tu sais. J'ai peur moi aussi, malgré tout, de ne rien trouver de l'autre coté. C'est presque drôle de remettre tout en question juste avant de mourir. Ça fait mal de mourir, mais je vais pas te dire que j'ai encore envie de vivre parce que je n'ai plus envie de te mentir. J'en ai assez fait et je suis fatiguée, la relève est en marche et tu finiras bien par le retrouver toi aussi...
Je t'aime mon fils. Et mon amour t'accompagnera bien au-delà de la vie. La tienne, la mienne, et celle de tous les autres, je t'aime comme ton père t'a énormément aimé. Et lui comme moi, nous comptons sur toi pour parachever ton morceau de l'histoire.
Dans un bar, dans un ailleurs, d'autres vies jouent dans cette alchimie extraordinaire.
LA DAME : Ben quoi ? C'est bien Diego que tu t'appelles ?
J'ai juste répondu oui de la tête. Et je ne cherchais même plus ma Nadillia.
LA DAME : Tu en fais une drôle de tronche... quoi elle est pas belle ta princesse ? T'aurais pas un grand coeur pour m'offrir une assiette avec de l'omelette et une bonne tranche de jambon ?
Et puis j'ai repris le contrôle. Je me suis donné le droit de retrouver mon corps à moi avec mon cerveau dedans.
DIEGO : Vous ne pouvez pas être Nadillia. Car elle a le même âge que moi !
LA DAME : Ben c'est qu’il parle en plus !!! Ben moi si je suis pas Nadillia, toi tu es bien Diego et ta petite serveuse, elle est morte depuis longtemps !!!
Un coup de couteau et une de ces envies de pleurer toutes les larmes de mon corps. Nadillia, pardon mon coeur...pardon pour toujours. Tu resteras à jamais celle qui m'a donné des ailes. J'ai réussi mon voyage, j'ai réussi ma déclaration d'amour. J'ai réussi tant de choses avec toi et sans toi, que mes échecs ont fini par ne plus se voir. Mais voilà je ne réussirai jamais mon retour. Il y avait au fond de moi un feu qui s'éteignait. Ce feu-là, portait ton prénom, Nadillia. Et je sais maintenant que sans elle dans mon coeur, je n'aurais rien fait car je n'aurais pas eu ce but fabuleux de la retrouver un jour. Une princesse vient de mourir en moi.
Il fallait que je me lève, il fallait que je parte. Et je me suis retrouvé debout devant cette femme et ses nouvelles sinistres. « Qu'est ce que tu as fait encore comme bêtise ? » Les anges ont des voix si belles que des fois en les entendant on aurait presque envie de mourir pour leur prendre la main. Mais je suis bête...je viens de mourir un peu, moi aussi, et je retenais mes larmes dans ma gorge car je n'étais pas revenu assez vite pour faire vivre la vie de mon ange. « Tu ne peux pas laisser tranquille monsieur ? » Cet ange-là avait une de ces voix douces et familières qui rime avec ce feu en moi. Et alors que je m'en allais pour noyer mon chagrin nulle part et surtout loin d'ici… J'ai senti derrière moi cette fille plantée là, immobile. Je me suis retourné doucement pour ne pas perdre l'équilibre. Elle avait dans une main une assiette d'omelette avec une belle tranche de jambon par dessus. Elle m'a regardé en cherchant à savoir si ce n'était pas cette journée qui allait lui jouer des tours ou bien son amie sans domicile fixe, grincheuse mais si attachante. Alors voilà, c'est dans un silence parfait que la vieille dame est allée chercher son assiette dans les mains d'un ange. Puis en repassant à coté de moi elle m'a dit :
LA DAME : Elle est morte...mais tu sais Diego, je crois bien que tu vas ressusciter son petit coeur de femme.
L'ange a eu des larmes qui ont coulé instantanément dans ses yeux et cet ange-là, avait toujours sa main comme si il y avait encore l'assiette.
Il m'a fallu à nouveau réunir toutes les forces de mon corps pour faire les quelques pas vers elle. Et puis je me suis souvenu de mes mots. Je retrouvais en moi le petit Diego.
DIEGO : Tu dois me faire confiance... rappelle-toi.
NADILLIA : Nos mains se rejoindront
Nos mains se sont trouvées. Nos corps se sont enlacés et sept ans après mon départ, notre amour n'avait pas pris d'autre chemin que celui qui était en nous.
J'avais une très longue histoire à raconter à Nadillia. Celle de l'homme à l'envers qui fut engendré par une femme à l'envers. Ils avaient tous deux une destinée incroyable, celle de sauver le monde car le père de l'homme à l'envers avait lui aussi engendré une chose bien moins facile à avouer. Mais entre la femme à l'envers et l'homme à l'envers, il y avait également ce petit homme qui avait soudainement envie de laisser exploser son amour pour Nadillia.
Je m'appelle Diego, ma maman s'appelle Susan et mon papa c'est l'homme à l'envers. Ma grand-mère, Jane, m'a rejoint le jour de mon départ dans un aéroport pour me faire retrouver cet homme fabuleux qu'est mon père. Jane, la femme à l'envers était une femme d'amour et sans l'ombre d'un doute, c'est elle qui m'a laissé ce nouveau morceau d'un puzzle grandiose. Tout petit mot de sa main pour me dire où rejoindre l'amour de ma vie. Ce feu qui brûlait en moi, brûle toujours car tout reste à faire pour finaliser cette destinée du petit américain, un peu français, un peu fabuleux, qui prendra sa place pour sauver un monde en partance.
J'ai fait quelques jours après ce même rêve, d'un monde peuplé d'un petit nombre d'humains. Jeanne, du haut de son promontoire, avait fait beaucoup pour sauver ce petit monde.