S C E N A R Y O
  episode 8
 
L'HOMME ET SON ENVERS
épisode 8
L'IMPARFAIT DU PRESENT


Vous savez que tout petit déjà je ressentais en moi cette différence. Oui, je n'étais pas comme les autres... L'enfant à l'envers, je devais être déjà. Et d'une manière incontrôlable ou mal contrôlée, j'utilisais cette emprise. Un jour mon père s'engueulait avec ma mère avec brutalité, comme d'habitude, je voyais voler les objets, les cris, les reproches. Je me suis enfermé dans les toilettes avec une envie de pleurer mais les larmes ne venaient pas. Juste cette rage d'arrêter tout ça, les mains plaquées sur mes oreilles, les yeux fermés, j'étais assis sur la cuvette et tout petit déjà j'aurais pu pousser quelqu'un dans un escalier pour le tuer, uniquement pour que cesse cette barbarie. Mon père si violent, frappant sans scrupules, hurlant pour un rien, je le haïssais pour ce qu'il représentait, un père abject que bizarrement j'aimais aussi. Mélange trop amer et pas assez doux entre l'image de cet homme que je trouvais trop puissant et fort et ce qu'il aurait dû être pour son fils, un père aimant.
A l'extérieur des toilettes je venais de m'appercevoir que c'était le silence qui remplissait mon univers. J'ai retiré doucement mes mains et j'ai ouvert les yeux. Je cherchais en moi quelle pouvait bien être ma dernière pensée. Pousser dans les escaliers ? Non ! J'avais eu une autre pensée moins brutale, une pensée qui ne m'avait pas quitté depuis ces minutes d'enfermement. Ce que je n'avais pas réussi à faire, je voulais qu'il le prenne en pleine figure. Pleurer. Je suis sorti, je me suis avancé vers la cuisine, et là j'ai vu pour la première fois de ma vie mon père dans une sensibilité profonde, il pleurait. Je me suis éclipsé dans ma chambre avec comme une saveur de puissance semblable à ces super héros imaginaires.

Cette nuit Diego a mal dormi, bousculé par des remords terribles, bousculé par la naissance du petit homme qui apprend à se construire. Il a rencontré quelqu'un qui par hasard lui a raconté l'histoire de cet homme noyé. Diego a pris en pleine face l'erreur de son jugement. Comment a-t-il pu se laisser aller à croire les ragots ? Comment a-t-il pu éteindre la mémoire de cet inconnu, lui qui fût le premier à le trouver mort.

Connaissez-vous au moins la responsabilité d'un homme face à un mort ? Connaissez-vous le devoir d'un homme face à un mort... J'ai bien peur que non. Vous êtes tellement assistés que vous en avez oublié vos vertus, c'est une erreur qui vous coûtera si cher qu'il vous faudra revivre la mort d'un « autre », jusqu'à ce que vous puissiez vous souvenir de votre rôle et de votre mission.

Moi, l'homme à l'envers, j'ai vu la mort devant moi, je l'ai vue sur moi et en moi, et plusieurs fois la mort m'a déchiré et vidé. Pourtant petit à petit la mort est devenue autre chose que mon ennemie, elle s'est initiée dans mes veines pour me nourrir d'une saveur encore inconnue pour vous. Vous serez certainement surpris de m'entendre dire qu'il y a toujours un dernier homme à mourir quelque part, mais plus que tout, vous devez ouvrir votre esprit et vos qualités à voir votre premier homme à mourir. Dépasser cette vague d'émotion violente qui va vous envahir, cette peur ancestrale de la mort, ce miroir de l'être qui fait de vous cette personne morte et pire encore, de voir vos êtres si chers dans ce costume mortuaire. La mort est une chose qu'il faut apprendre à voir et à accepter car il vous faudra dépasser ce spectacle pour accomplir votre devoir.

Remettez-vous de cette situation d'une simplicité évidente. Vous êtes le premier à trouver cette personne. Vous êtes le premier à le trouver après sa mort, dans cette fin de vie brutale. Le premier et le dernier à la fois, et ce que vous avez oublié c'est qu'il attend de vous des choses que vous ne savez plus faire. Ces choses qui pourtant feront de lui une personne libre et paisible, ne pas le faire, c'est transformer cet état de fin de vie pour lui et c'est vous « obliger » à vivre des choses dramatiques et violentes. Ainsi va votre savoir qui s'évapore... Êtes-vous prêts à le rattraper pour permettre aux autres de mourir en harmonie avec toutes les énergies ? Si vous y parvenez, vous verrez les choses différement avec une conviction et une clarté qui remplira votre personnalité. Dépassez ce cap du mal, du mauvais, de la peur et de la pauvreté d'esprit et vous vivrez un épanouissement et une maturité étourdissante, laissez votre esprit guider votre envie de voir la mort autrement. Laissez l'homme à l'envers vous faire mal pour votre bien.

Je ne vous promets rien, ni les bienfaits illusoires d'une religion vieillotte, ni l'espérance de jours meilleurs. Vous ne serez ni plus riche, ni plus beau, ni plus fort mais vous serez bien plus encore car vous serez celui qui au fond de vous commence à hurler cette vérité brûlante !

Diego vient d'entendre un morceau de vie de cet homme noyé qu'il a trouvé, il y a plusieurs mois. Sur ce visage boursoufflé par un long séjour dans l'eau froide du lac, une mémoire s'imprime avec la délicatesse des mauvais jours, Diego ressent la confusion de son jugement. Il revoit cet homme dont le regard était marqué comme un martyr, un être humain surpris dans sa jeunesse. Une seconde, une minuscule seconde, basculer dans le vide puis être englouti dans le noir, le froid, et cet élément liquide sans espoir de vivre, sans pouvoir respirer, l'homme a coulé à pic durant un jour de fête.
Et Diego se souvient d'avoir pensé « J'ai appris plus tard que le pauvre bougre avait trop bu et une envie pressante lui a fait perdre l'équilibre. Fin de vie. Destinée stupide massacrée par l'alcool. Nous sommes tous à la merci d'un virage brutal » Sauf que la vérité n'est certainement pas aussi simple et bête mais plus que la vérité, ce qui gène Diego, c'est d'avoir sali la mémoire de cet homme. Et pour quelqu'un qui s'attache tant à la signification et au pouvoir des mots, soudain il se sent mal d'avoir ainsi jugé sans s'être ouvert à l'autre. Dans le dégoût du spectacle de la mort, il s'est réfugié dans une sentence gratuite et sans fondement. Et ça, Diego a bien du mal à se le pardonner, et maintenant tout s'écroule autour de lui. Ainsi une simple erreur peut tout changer.
En pleine nuit, du haut de ses 14 ans, Diego s'est réveillé et jusqu'au petit matin, les yeux de cet homme noyé se sont figés dans les siens, et ce bruit inquiétant de quelqu'un qui frappe à la porte extérieure de sa chambre pour lui dire et lui répéter : « tu te trompes ».
Quand Diego s'est levé, les yeux fatigués, il a revu cet homme puis il a pensé que le verbe tromper était le synonyme du verbe mystifier et dans son coeur est apparue Nadillia. Aujourd'hui, même si son départ approche, il lui dira qu'il est amoureux d'elle, il prendra sa main dans la sienne puis il s'avancera d'elle pour poser ses lèvres sur les siennes. Bon, il sait bien qu'il ne fera jamais tout ça car lui prouver qu'il l'aime serait déjà fabuleux. Et là il n'a pas intérêt à se tromper...

Votre vie ne vous appartient plus et je n'ai que faire de votre argent, de vos possessions immobilières et autres petits comptes bancaires sans interêt pour moi. Je me fous royalement de votre matérialité qui gangrène votre transformation... Non ! Je veux juste me nourrir de vos peurs, de vos angoisses et de vos doutes car si je n'étais pas l'homme à l'envers, je serais déjà mort, à coups de tournevis ou bien écrasé sous une voiture durant une nuit sans nom où quatre corbeaux auraient célébré ma fin dans un anonymat détestable... Oui, moi aussi je ne connais que trop bien la mort, elle s'est jouée de moi et m'a bousculé pour me faire devenir cet homme-là. J'accepte d'être à l'envers, j'accepte de ne plus avoir ni de visage, ni d'identité. J'accepte le jugement sur moi mais jamais je n'accepterai que vous lâchiez prise, jamais je ne vous laisserai vivre sans cette emprise. Vivre c'est accepter le pire pour en récolter cette saveur de la vie, la quintessence de votre avenir. Et n'allez pas croire que je vous demande de matraquer vos vies sous prétexte que dans la souffrance se cachent des bienfaits doux et amers. C'est faux et dangereux de le croire, et nombreux sont ceux qui ont cru y voir une destinée et une solution. Ne vous méprenez pas, souffrir n'est pas vivre, souffrir n'est pas un but, souffrir n'est pas le bien... mais souffrir n'est pas le mal non plus...

 
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